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Revue 166 - Editorial Le Billet par Catherine Avice (1980)

Articles Revue TELECOM

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15/07/2012




Le billet



 

de Catherine Avice (1980) dans la revue TELECOM n° 166



Le mot « divertissement » du latin divertere (détourner) est apparu en Europe vers la fin du XIVème siècle.


Au XVIème siècle, le philosophe Blaise Pascal lui consacre nombre de ses Pensées. Ainsi, pour Pascal, le divertissement a pour fonction majeure de détourner l’homme de « faire réflexion sur ce qu’il est » : « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre. […] après avoir découvert la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective,qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près ». Sans divertissement, l’homme est confronté au vide, quelle que soit sa condition, fût-elle la plus élevée : « un roi sans divertissement est un homme plein de misères ». Phrase que reprendra Jean Giono en 1947 pour conclure son roman Un roi sans divertissement.

Dans la conception pascalienne, le divertissement couvre toute activité humaine, et donc aussi bien le travail (les charges, les affaires, écrit Pascal) qu’une activité de loisir, pour prendre un terme moderne. De nos jours, « divertissement », hors son acception dans les domaines du théâtre ou de la musique, ne qualifie plus que les activités qui amusent, distraient.

Certes. Mais distraient de quoi ? Ce que Pascal avait fort justement repéré quant à cette vertu du divertissement de nous détourner de notre réflexion sur notre condition d’humain, de nous éviter d’être confrontés à nos peurs, nos tristesses, nos soucis, reste d’une grande modernité. La nécessité que nous connaissons tous de faire coupure avec la tension du quotidien, cette détente bienfaitrice qu’apporte souvent le divertissement, ne doit pas nous faire occulter la non moins grande nécessité qu’il y a à pouvoir se passer du divertissement, à oser la rencontre avec nous-mêmes. A ce titre, l’addiction à certaines pratiques de loisir que l’on peut constater ne peut manquer de nous interroger sur ce qu’elle cache de rupture avec une pensée intérieure, et sur l’angoisse qu’elle recouvre.

J’ai toujours pensé qu’en tant qu’ingénieurs, nous avions de multiples responsabilités envers nos concitoyens lorsque nous concevons tel ou tel produit, et que l’une de ces responsabilités consiste à s’interroger sur l’impact de tel nouveau produit sur l’humain et sur le lien social. Les technologies numériques modernes (téléphonie mobile, Internet, réseaux sociaux…) ont apporté déjà de grands bouleversements dans de multiples domaines, économique, social, politique en particulier ; beaucoup sont bénéfiques mais l’expérience montre que leurs effets peuvent aussi être paranoïsants et même destructeurs. La prévalence de l’imaginaire, du virtuel, souvent associée à certaines applications, en est une des raisons, le changement qu’elles induisent dans le rapport au temps, dans le rapport à l’autre, en est une autre.

Par son essence même, le divertissement, de surcroît numérique, rencontre donc divers écueils. A ses concepteurs de les éviter en comprenant que le divertissement quel qu’il soit peut être un formidable moyen de développement personnel et du lien social à condition que le virtuel dont il est porteur ne vienne pas gommer la rencontre réelle avec l’autre, et soit source de rencontre plutôt que d’isolement.

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