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Revue 166 - Les mutations de la dffusion tv : les enjeux de l'extinction du SECAM et du passage au tout-numérique

Articles Revue TELECOM

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15/07/2012


Les mutations de la diffusion

tv : les enjeux de l’extinction

du SECAM et du passage au

tout-numérique

 

par Pierre Costanzo (1972) dans la revue TELECOM n° 166
 
La diffusion terrestre de la télévision en mode numérique a démarré en France le 31 mars 2005. Du 15 mai au 16 juin 2006, soit à peine plus d’un an plus tard, l’Union Internationale des Télécommunications tenait la session finale de sa « conférence Régionale des Radiocommunications pour la planification du service de diffusion numérique terrestre dans une partie de la région 1 et de la région 3 dans les bandes de fréquence 174-230 mHz et 470-862 mHz ».

L’Acte Final installait une « période de transition » pour les diffusions analogiques, finissant le 17 juin 2015. Dans la pratique, c’est fin 2012 qui a été retenue comme date limite d’arrêt de la diffusion analogique terrestre pour la quasi-totalité des pays européens, chaque Etat fixant son propre 
calendrier à l’intérieur de ses bornes (la Commission Européenne avait, pour sa part, recommandé le 1er janvier 2012). La France a choisi le 30 novembre 2011. 

Moins de sept ans auront donc séparé l’introduction de la technologie de remplacement du Secam et la mise au rencart de celui-ci : c’est un délai exceptionnellement court pour une technologie grand public à vocation de service universel, à comparer par exemple à la résistance du minitel qui a survécu près de 20 ans à Internet. Il est rare aussi qu’une mutation technologique de ce type soit totalement pilotée par l’Etat, comme cela a été le cas.

Diverses considérations pratiques ont exclu, comme pour la plupart des pays européens, une extinction nationale simultanée - la « nuit bleue ». Le processus retenu a donc été celui d’une extinction par « régions France 3 », c’est-à-dire par groupe d’émetteurs diffusant le même journal régional de la chaîne. Cette division, techniquement pratique en raison de la structure d’alimentation du réseau, correspond en outre grosso modo (aux débordements de couverture des émetteurs près) aux 22 régions administratives françaises, sauf pour la région Provence Alpes Côte d'Azur, divisée en deux (journal de Marseille et journal de Nice), ainsi que la région Rhône-Alpes (journal de Lyon et journal de Grenoble) ; elle présentait de ce fait une cohérence politique et de communication.

Le calendrier résultant était particulièrement ambitieux, le premier véritable passage étant programmé le 2 février 2010 (Alsace), le dernier le 29 novembre 2011 (Languedoc Roussillon), soit 24 régions en 22 mois. Par comparaison, le Royaume-Uni, pays européen le plus semblable à la France par sa population, la structure de son réseau et la place de la télévision hertzienne, a retenu un calendrier sur quatre ans (novembre 2008 – octobre 2012).

D’une telle opération, il est intéressant d’examiner trois aspects :

I. motivation du grand public et mise à niveau de l’équipement des foyers

La condition absolue de l’extinction de l’analogique était de faire passer au numérique (par quelque technologie que ce soit : hertzien, satellite, câble, ADSL) 5 millions (20 %) de foyers français, qui ne disposaient à cette date que de la réception Secam pour recevoir la télévision. Trois instruments indispensables ont été mis en oeuvre :

UN SOLIDE CADRE LEGAL S'ADRESSANT A TOUTES LES PARTIES PRENANTES
La loi du 5 mars 2007, dite « Télévision du Futur » (complétée par quelques textes promulgués en 2009), s’adressait à la fois aux diffuseurs (en précisant la couverture terrestre à atteindre - 95 % de la population, l’obligation d’une couverture complémentaire par satellite, la mise en réserve sans réaffectation automatique du spectre libéré), aux foyers (mise en oeuvre d’une campagne d’information nationale, création d’un fonds d’aide pour les plus démunis, mise en place d’un groupement d’intérêt public chargé des opérations au sein de la population), aux industriels (obligation d’incorporer dans les terminaux des tuners TNT, puis des tuners TNT HD), et aux collectivités locales (possibilité d’obtenir des fréquences pour opérer des émetteurs de complément de couverture).

UNE COMMUNICATION GLOBALE ET TOUS AZIMUTS.
Au plan national et en direction du grand public, une campagne de presse et une campagne TV (septembre-octobre 2009) relayées par six campagnes TV complémentaires en 2010-2011 ; la mise en place d’un centre d’appel national (de 70 à 500 téléconseillers selon la période, 2,6 millions d’appels traités pendant la durée des opérations de septembre 2009 à décembre 2011) ; un site internet fournissant des indications pratiques sur le passage et sur la couverture, région par région (8 millions de visites, 51,5 millions de pages consultées).

Au plan local, toujours pour le grand public, un guide pratique adapté pour chaque région et distribué dans toutes les boîtes aux lettres (30 millions de guides distribués) ; des flyers dans les grandes surfaces et les lieux publics ; une tournée dans les villes (autobus et camionnettes) ; des informations dans la presse régionale, des messages diffusés régionalement en surimpression sur les émissions TV analogiques.

 


Pour les professionnels-clés (antennistes et gérants d’immeubles), outre un recensement général, la mise en place d’un partenariat avec les organisations syndicales, d’équipes dédiées à la communication avec ces professions, de réunions régionales et d’une documentation spécifique distribuée nominativement.

Enfin, pour les collectivités locales dont l’implication a été un facteur essentiel de réussite, la création de bureaux régionaux du groupement d’intérêt public, la tenue de réunions avec les élus et les représentants de l’Etat, la distribution individuelle d’un « guide détaillé à destination des élus » (50 000 exemplaires adressés ou remis).

UN EFFORT PARTICULIER POUR LES PUBLICS FRAGILES OU DEMUNIS.
Pour les foyers à faible ressource, l’attribution d’une aide financière pour l’achat d’un adaptateur numérique ou la modification de l’antenne de réception. Pour les foyers qui bénéficiaient d’une couverture terrestre analogique et qui la perdent en numérique (typiquement, les téléspectateurs desservis par un petit émetteur analogique non reconduit en numérique) : une aide sans condition de ressources pour un moyen de réception alternatif (par exemple, une parabole).

Au total, plus de 148 000 aides avaient été distribuées à fin 2011.

Pour les personnes âgées ou handicapées, une visite à domicile d’un agent pour effectuer le branchement de l’adaptateur ou la recherche des chaînes numériques ; à fin novembre 2011, 166 000 visites avaient été effectuées par les 8 000 agents (postiers ou étudiants) mobilisés pour ces opérations.


II. La mutation du réseau

A la veille des opérations de passage, la télévision Secam était distribuée par six réseaux (cinq UHF, un VHF pour Canal +). Les trois principaux réseaux, dits « historiques » (TF1, France 2, France 3) comptaient chacun environ 3500 émetteurs (dont 115 de grande couverture, dits « principaux ») pour une couverture réputée de 99 % de la population. Six réseaux TNT étaient en cours de déploiement, dont les trois principaux portant la version numérique des chaînes Secam comptaient seulement 542 émetteurs (pour une couverture de 89 %) sur les 1626 émetteurs imposés à terme par le CSA (pour une couverture de 95 %).

En résumé, un tiers du réseau TNT en nombre avait été déployé en quatre ans et demi : les deux tiers restants ont été déployés en deux ans, ce qui a constitué un véritable défi pour le planificateur (le CSA), les maîtres d’ouvrage (les chaînes TV) et les industriels. Une grande partie de ces nouveaux émetteurs a été mise en service le jour même de l’extinction de l’analogique. Et plus de 1500 points de diffusion analogiques ont purement et simplement disparu sans être remplacés.

Lors de l’extinction de l’analogique, les émetteurs TNT déjà en service ont quitté les fréquences provisoires de la cohabitation avec les émetteurs analogiques pour intégrer les fréquences de l’univers tout-numérique telles que résultant de Genève 2006 et des négociations ultérieures. La nouvelle planification faisait appel systématiquement au SFN (Single Frequency Network) autorisée par la technologie COFDM de la TNT, qui permet de faire fonctionner sur la même fréquence, moyennant certaines contraintes, une grappe d’émetteurs adjacents (à titre d’exemple, en région parisienne 44 réé-metteurs diffusent rigoureusement sur les mêmes fréquences que la Tour Eiffel).

Enfin les canaux 61 à 69 ont été systématiquement libérés afin d’obtenir le « dividende numérique ».


III. La transformation du paysage audiovisuel

Ce n’est pas le plus médiatisé, mais c’est sans doute l’aspect le plus important de cette mutation : le passage au tout-numérique a profondément modifié l’écologie du Paysage Audiovisuel Français.

Fin du principe de « couverture hertzienne universelle » et rationalisation des réseaux. Les réseaux analogiques historiques (3500 émetteurs, 99 % de couverture réelle ou supposée) étaient économiquement sous-efficaces : les 1000 plus petits émetteurs desservaient en moyenne 30 foyers chacun. La TNT a introduit une notion d’efficacité économique du réseau (1626 émetteurs pour 95 % seulement de couverture) tout en maintenant le principe de couverture universelle gratuite et en l’étendant à toutes les chaînes en clair, ce qui imposait d’ailleurs la mise en place d’un second moyen de réception gratuite de la télévision numérique.

Ouverture à la concurrence du marché de la diffusion terrestre. La disparition du monopole dont TéléDiffusion de France, héritier de l’ORTF, avait bénéficié pour la diffusion analogique a permis l’apparition de concurrents à l’échelle nationale (dont trois principaux : Towercast, filiale du groupe NRJ, Itas-Tim, filiale du groupe Itas, et OneCast, filiale de TF1). Les chaînes de télévision ont fait jouer cette concurrence de façon systématique (émetteur par émetteur et fréquence par fréquence) afin de peser sur les prix. Il en résulte parfois des situations difficiles à comprendre pour les téléspectateurs et les collectivités locales : pour une zone déterminée de diffusion de la TNT, des diffuseurs et quelquefois des sites de diffusion différents selon les chaînes. A fin juin 2011 (derniers chiffres publiés de l’observatoire de l’ARCEP), les concurrents de TDF se partageaient 28,5 % du marché (en nombre de fréquences diffusées).

Création d’un nouveau marché de la diffusion satellitaire gratuite. Pour combler les lacunes de la couverture hertzienne, l’Etat avait imposé la création d’une plate-forme satellitaire numérique gratuite (i.e. sans abonnement). Dans les faits, deux plates-formes concurrentes ont été créées à cette occasion : TNT Sat (opérée par Canal +) sur la constellation Astra 1 (19° est) et Fransat (opéré par Eutelsat) sur la position AB3 (5° ouest). A fin 2011, TNT Sat annonçait avoir vendu 3,3 millions de terminaux et Fransat déclarait que 1,2 millions de foyers étaient équipés de ses terminaux et que 0,4 millions de plus recevaient la télévision numérique en logement collectif via une installation alimentée par son bouquet satellite.

Ouverture à la concurrence du marché de la télévision terrestre. La TNT a fait passer l’offre de télévision gratuite de 6 à 19 chaînes. Cette offre élargie a entraîné mécaniquement, quels que soient les efforts des chaînes « historiques » (TF1, France 2, France 3, France 5, Arte et M6), une érosion de leur audience au profit des nouveaux entrants. L’audience consolidée des « historiques » en 2011 (source Médiamétrie) n’est plus que de 69,2 % chez les téléspectateurs qui ne reçoivent que les chaînes TNT et encore plus basse (63,9 %) sur l’ensemble des téléspectateurs (incluant ceux qui reçoivent la télévision par abonnement).

Un nouveau régime pour la diffusion : les émetteurs d’initiative locale. Dans le paysage analogique, seules les chaînes de télévision pouvaient être « attributaires de fréquences », c’est-à-dire diffuser la télévision à partir d’émetteurs terrestres. Les autres émetteurs étaient illégaux et considérés comme « corsaires » (connus du CSA) ou « pirates » (totalement clandestins). La loi du 5 mars 2009 a autorisé les collectivités locales à se substituer aux chaînes et à devenir attributaires de fréquences pour boucher localement un trou du réseau, avec une aide d’état à l’investissement. A fin 2011, 340 émetteurs numériques locaux avaient été construits dans ces conditions et s’ajoutaient aux 1626 du « réseau chaînes ».

Le dopage du marché de l’Electronique grand Public. La conjonction de l’arrivée des écrans plats et de la fin de l’analogique a totalement dopé le marché des téléviseurs en France, qui est passé de 6 millions de récepteurs par an (20072008) à 7,5 millions (2009), 8,5 millions (2010) et 8,7 millions (2011), soit 30 % au-delà des prévisions faites par la profession et l’institut GFK en 2008.

Une modification des équilibres entre les moyens de réception de la télévision. Si l’on s’attache à considérer quelle technologie numérique équipe au moins un téléviseur dans un foyer donné, la TNT est la grande gagnante du passage au tout-numérique : début novembre 2011, 62,6 % des foyers français utilisent cette technologie pour au moins un poste. L’ADSL (28 %) a supplanté le satellite (25,9 %) alors que le câble est en recul à 6,4 %.

En conclusion : le passage au tout numérique a tenu les objectifs de calendrier (fin au 30 novembre 2011), de couverture (au final mieux que 96 % de la population) et d’équipement des ménages. Le quatrième objectif, d’ordre industriel, était la libération de la sous-bande 790 – 862 MHz (les canaux UHF 61 à 69). Il n’est pas inintéressant de comparer deux chiffres. La participation de l’Etat aux opérations de passage au tout numérique a été d’environ 101 millions d’euros, aides comprises. Les fréquences de la sous-bande 790-862 MHz ont été attribuées aux opérateurs de télécommunication pour 2,6 milliards d’euros. De ce point de vue, le passage au tout numérique a été aussi pour l’Etat une excellente opération financière à effet de levier. 


L'auteur


Pierre Costanzo (1972)
et X 1967, entre en 1972 à l'ORTF puis en 1975 à la Société Française de Production et de Création Audiovisuelles (SFP) où il occupe divers postes, dont celui de directeur technique du Groupe et directeur du département Vidéo. Il rejoint en 1992 le groupe France Télévisions, où il sera notamment directeur technique de France 2 et directeur délégué en charge des affaires techniques du Groupe. De 2007 à 2011, il exerce la fonction de directeur technique du Groupement d'Intérêt Public "France Télé Numérique", en charge du passage au tout-numérique en France.

 

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