Retour aux actualités
Article suivant Article précédent

Revue 166 - Lettre à ma grand-mère

Articles Revue TELECOM

-

15/07/2012




Lettre à ma grand-mère
 




par Alexandre Karmijy (1998) dans la revue TELECOM n° 166


Ma chère mamie,

Quelle a été ma joie lorsque tes arrièrepetits-enfants ont pu te faire entrer définitivement dans l’élite du troisième millénaire : celle des centenaires ayant tripoté un iPad.

Quel dommage en effet de priver aujourd’hui ceux de ta génération qui le pourraient encore de cette formidable capacité à réintégrer le monde actuel, celui du numérique, dont on se gargarise à longueur de journée. Mais, fidèle à notre côté « terrien », une fois les photos et vidéos parcourues sur fond de Adèle, une fois le bonheur de voir tes arrièrepetits-enfants s’entraîner au calcul de façon ludique, tu n’as pas omis de poser la question. Celle qui fait mal car essentielle. «A quoi cela me servirait-il donc, à mon âge,d’acquérir un tel objet?».

Évidemment, s’agissant du premier iPad, pas de caméra donc pas de face-time. D’ailleurs, toi qui n’es pas raccordée au haut débit, comment aurais-tu pu profiter de cette formidable fonction pour participer à la vie familiale, puisque nos opérateurs mobiles nationaux ne permettent pas en 3G la visioconférence, pourtant si simple, qu’Apple avait inventée pour nous permettre de rester proches visuellement.

Bien-sûr, pour commander tes capsules Nespresso, ça ne te sert à rien puisqu’on s’en charge déjà pour toi. Et même si l’orgueil pouvait te conduire à vouloir faire toi-même des actes aussi banals que « dépenser », à quoi bon, puisque le service existe déjà par ailleurs. Ni Nespresso, ni même tes commandes régulières à la Redoute. Aucune valeur ajoutée au numérique dans ton cas.

Évidemment, avec le numérique est arrivée la nouvelle génération de divertissements. Car dans divertissement, au-delà du sens un peu germanopratin et élitiste du terme, il reste aussi la signification banale d’éloignement du réel, de moment d’oubli.

Bien-sûr pour t’évader, tu consommes déjà bien plus la télévision que les trois heures trente quotidiennes des Français. Et n’ayant pas de réunion ni de trajet école à gérer, tu rates forcément le prime time de la radio. Pourtant rassure-toi, de ce côté les choses changent peu : RTL est toujours en tête, même Nicolas Canteloup n’y peut rien.

Bien-sûr, toi, tu ne passes pas des heures sur le web à chercher, traquer, errer.

Et encore moins sur ce nouveau divertissement que sont les réseaux sociaux. Pourtant, je t’assure, c’est bien plus drôle de suivre un débat présidentiel avec Twitter que de se laisser infliger une campagne présidentielle dénuée de toute vision pour notre pays. Idem quand tu regardes L’amour est dans le pré, comme six millions de téléspectateurs : c’est amusant de lire en direct les commentaires de milliers d’internautes.

Pertinente, tu me demandais à quoi servait réellement Facebook, puisque maman te racontait déjà en détails la vie de la famille : si ce « livre de têtes » est devenu un média désormais important par le temps passé (dans le top 5 en France) autant que par le nombre d’inscrits, il n’apporte pas selon toi de réel plus. Évidemment tu n’as pas pu suivre les critiques liées à son introduction en bourse (dix ans pile après le sommet de la bulle internet et le jour du mariage de son génial fondateur, quel pied de nez) : vie privée bafouée juridiquement, temps perdu pour les utilisateurs, informations non classées et finalement perdues dans le flot des « news » que chacun publie sur lui-même, et, pire pour nous autres qui avons la chance de travailler, un business model non prouvé faute de capacité à cibler et décorrélation entre les fans et les acheteurs.

Enfin, sans accès internet, pas de télé-chargement, pas de catch-up tv, pas de TV connectée. Entre nous, je peux sans risque te le confier : Hadopi ne marche pas ; dans l’avion je regarde souvent des séries TV ou des films sur l’épaule de mon voisin… Le cinéma – Omar Sy ou pas – continue de bien aller (216 millions d’entrées, record !), soit parce que c’est une industrie puissante, soit parce que la politique de financement qui le soutient en France résiste à tous les gouvernements depuis tant d’années. Si le DVD poursuit inexorablement sa fin de vie au profit du on demand, le Blu-ray au profit de la télévision payante, je suis rassuré : tu n’en as jamais vu un seul de ta vie. Si tu rates Canteloup le matin, sache quand-même que tu pourrais le télécharger : 20 millions d’émissions radio sont téléchargées y compris depuis l’étranger.

Alors à ton tour maintenant de me raconter ce que tu aimerais vivre avec cette tablette, qu’elle s’appelle iPad ou Kook (cocorico !). Parle-moi un peu de cette notion de divertissement, de cette culture que nos enfants ne connaîtront peut-être plus. Voyons ensemble si le numérique peut donner une seconde jeunesse à nos heures perdues.

Premier constat : quand on traverse l’histoire comme toi, le mot divertissement paraît dérisoire. Certes tu as franchi plusieurs fois la ligne de démarcation pendant la deuxième guerre, certes j’entends encore parler d’orange (pas l’opérateur) comme cadeau de Noël, certes ton cher et tendre époux devait encore aller à Rungis à 70 ans pour vivre, mais, vois-tu, aujourd’hui dans notre pays, nous ne vivons pas de grands bouleversements historiques donc les Français, qui n’ont jamais aussi peu travaillé (25 millions seulement pour 66 millions d’habitants, cinq semaines de congés payés, 35 heures par semaine), ne gagnent pas tous suffisamment pour se divertir par la seule consommation (vive les soldes, mesdames !).
En quoi le numérique pourrait aider ? Par exemple en te permettant de composer un menu de chef sans avoir à faire les courses puis en te montrant une vidéo pas à pas sur les gestes à exécuter. Le tout sur ta tablette. Et pour accompagner le menu, rien de tel qu’une visite virtuelle chez un vigneron qui grâce à la visioconférence pourra te parler avec passion de son nectar.

Deuxième constat : le théâtre, le musée, l’opéra et les sorties mondaines ; les visites, les musées, les expositions, voilà quelques exemples de divertissements bien réels que tu as aimé fréquenter en bonne Parisienne. Pourtant ils s’avèrent aujourd’hui de plus en plus difficiles d’accès : entre le prix, les horaires et les files d’attente, la fréquentation, pas facile d’y aller, il faut être motivé.

En quoi le numérique pourrait aider ? Par exemple en te faisant découvrir une exposition… sans te déplacer. Ou encore en assistant en direct sur ton téléviseur connecté à l’une des pièces pendant le prochain festival d’Avignon. Ce gadget-là, trois millions de Français l’ont adopté, mais plutôt les moins de 50 ans.

Troisième constat : au-delà du divertissement, le loisir numérique continuera d’offrir du « liant social ». Nos beaux villages de Provence, leur place de l’église, la chaleur, le pastis de fin d’après-midi, les discussions et donc la partie de pétanque : peu de loisirs sont pratiqués en solo, quelle que soit la classe d’âge. L’explosion du temps passé sur les jeux en ligne en témoigne, le numérique permet d’offrir à chacun de nouveaux contacts pour ses loisirs. Près d’un Français sur trois se dit déjà joueur en ligne. Bientôt le téléviseur – toujours connecté – ou la tablette permettra de jouer à distance à la « coinche » (c'est-à-dire refaire le monde sous prétexte d’une partie de belote !), tout en restant chez soi.

Il n’en demeure pas moins que, pour parvenir à cette société numérique, la révolution dans laquelle nous nous situons d’ores et déjà a besoin de trois éléments-clés avant d’arriver à son terme. D’abord, il faut des tuyaux : je crois qu’on commence à approcher lentement du très haut débit, fixe, mobile, partout… ou presque. Ensuite, il faut des supports : on parle déjà de sept écrans (TV, PC, smartphone, tablette, etc.) en moyenne par foyer : s’il est vrai qu’ils continueront à évoluer rapidement, on peut quand-même affirmer qu’ils sont bien déjà là, et permettent donc de profiter des premiers usages de demain. Enfin, si la société bascule un jour dans le post-numérique, ce sera surtout parce que l’art, la culture, le divertissement, le loisir se seront réinventés dans le numérique, dans la simplicité, dans le service.

Je ne peux pas croire et ne souhaite pas pour le monde de demain que le loisir numérique soit résumé à Angry Birds. Pour aller au-delà, il faut une vision à très long terme, vision traduisant la simplicité d’un mode de vie nouveau, d’une société renouvelée grâce au numérique. Ensuite, la mise en œuvre passera par des politiques publiques et privées d’investissement massif dans ces nouveaux canaux de divertissement, par une prise de risque entrepreneuriale pour développer les services de divertissement de demain, par les nouveaux équilibres économiques associés. Enfin, c’est à chacun d’entre nous d’adopter un comportement de pionnier et ainsi de commencer à transformer le monde dans lequel nous vivons.


L'auteur


Alexandre Karmijy (1998)
a commencé sa carrière comme consultant puis a occupé différents postes pour le compte de la Direction Générale chez l'opérateur Siris, avant de rejoindre Médiamétrie en 2003. Il y dirige depuis trois ans le département ingénierie, production et digital : à ce titre, il met en oeuvre les moyens de collecte d'information, dont Médiamétrie se nourrit pour livrer ses fameuses études et mesures d'audiences. Aux premières loges pour sentir l'évolution du comportement des Français, il nous livre ici un regard original sur l'impact des médias et des télécoms sur la société.
 

379 vues Visites

J'aime

Commentaires0

Veuillez vous connecter pour lire ou ajouter un commentaire

Articles suggérés

Articles Revue TELECOM

Quels rôles jouent les technologies numériques dans l’évolution de la médecine du travail ? Groupe Santé#196

photo de profil d'un membre

Rédaction Revue TELECOM

01 avril

Articles Revue TELECOM

Le numérique au service de la décarbonisation #196

photo de profil d'un membre

Rédaction Revue TELECOM

01 avril

Articles Revue TELECOM

DC Brain nommé au prix de la croissance #196

photo de profil d'un membre

Rédaction Revue TELECOM

01 avril