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Revue 167 - Partage de réseaux en France : c'est pour demain

Articles Revue TELECOM

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15/12/2012



Partage de réseaux en France :

c'est pour demain

 


par Anne Bioulac (95)  dans la revue TELECOM n° 167
 
Alors que jusque récemment le partage de réseaux semblait être une préoccupation lointaine voire taboue pour les opérateurs français, le bouleversement des conditions de marché suite au lancement de Free Mobile pousse aujourd'hui les opérateurs à revoir en profondeur leur modèle économique.


Un marché français sous pression à la recherche d'économies

L'arrivée de Free Mobile a complètement bouleversé le marché français des télécommunications en faisant voler en éclat le modèle de croissance traditionnel :
  • par la simplification des gammes d'offres réduite à leur plus simple expression (2 offres) et abaissement des niveaux prix (20 € et 2€),
  • par la remise en question du modèle de distribution basé sur une capillarité très importante,
  • par la suppression du modèle de subvention et d'engagement des clients.

Sur ces nouvelles bases, le marché français des télécommunications devrait vivre une véritable déflation au cours des 5 prochaines années.

Cette destruction de valeur pourrait atteindre 6 milliards d'euros au global soit une perte de près de 8 milliards d'euros pour l'ensemble des 3 opérateurs 
historiques pendant que Free Mobile capterait 2 milliards avec ce nouveau modèle économique.

En parallèle de cette pression sur les revenus, les nouveaux comportements clients avec en particulier l'explosion du trafic data mobile et les déploiements attendus de la 4G1 et du FTTH2 mettent sous pression les OpEx et les CapEx3 réseau des opérateurs, sans perspective d'augmentation significative des revenus en regard de ces nouveaux usages et services.

Mécaniquement et inexorablement, les marges des opérateurs de réseau vont s'effriter et il devient urgent aujourd'hui pour les opérateurs de trouver de nouveaux leviers pour réduire leurs coûts (OpEx + CapEx). Sachant que les coûts du réseau d'accès représentent près de 30% de la base de coûts d'un opérateur de réseau en Europe, on comprend pourquoi la recherche d'économies dans ce domaine est un vrai enjeu. 
 


Partage de réseaux mobiles : une pratique largement répandue dans le monde

Quels que soient les pays, les opérateurs confrontés à des tensions économiques majeures ont systématiquement cherché à partager les réseaux.

C'est ainsi que l'on a observé – dès 2007 – de très nombreux mouvements de consolidation des réseaux dans les marchés où : 

  • l'intensité concurrentielle était forte (par exemple au Royaume-Uni, avec ses 5 opérateurs mobiles – hors MVNOs),
  • le niveau des prix était "discounté" à des niveaux très bas (tel que l'Autriche, où les forfaits tout compris tout illimité à 20 euros existent depuis plusieurs années).

Cette « collaboration entre concurrents » (aussi appelée la « co-opétition ») peut s'opérer selon des modalités différentes, qui vont dépendre autant du cadre réglementaire national que de la maturité des parties pour un tel partenariat. Souvent, un tiers peut être très utile pour assurer la gouvernance équitable et équilibrée du dispositif, et dans de nombreux cas ce sont les équipementiers qui sont choisis pour ce rôle.


La question du partage et de co-investissement dans les réseaux se pose de façon encore plus aigüe et naturelle lors de nouveaux cycles d'investissements (3G dans le passé proche, 4G/LTE pour la période qui s'ouvre actuellement).

De nombreuses voix se lèvent actuellement pour plaider en faveur d'opérateurs nationaux mutualisés, cherchant à « désigner » un opérateur de réseau en charge de construire un réseau unique national et de le mettre à disposition des opérateurs de service.

 























Des espérances de gains pouvant atteindre 40%

 

Trois grandes options sont généralement envisagées dans des opérations de partage de réseaux variant selon le degré de partage souhaité par les parties prenantes.

Les niveaux de gains varient fortement selon le degré de mutualisation choisi. En général, les gains s'échelonnent de 10% à 40%. Mais le niveau de gain augmente également avec le niveau de risques consentis par les opérateurs partenaires.

Pour un partage de type RAN, avec optimisation de la couverture et de la capacité / qualité, les gains peuvent atteindre : 

  • 30% à 40% d'économies sur les OpEx
  • 30%-35% d'économies sur les CapEx
    "courants" 
  • 3 à 5 ans de retour sur investissement sur les sites décommissionnés


Deux options sont envisageables dans le cas d'un partage de réseau : 

  • une Joint Venture dans le cadre de la construction d'un nouveau réseau (par exemple un réseau LTE),
  • une entité consolidant des actifs de deux opérateurs de réseaux existants (par exemple un réseau 2G mutualisé).


On imagine assez aisément que la première option est souvent plus simple à mettre en place et ouvre la voie à un élargissement progressif du périmètre d'action de la co-entreprise.

Il est à noter qu'au-delà d'optimiser les actifs, la fusion de deux réseaux permet également d'améliorer le service aux clients, par exemple : 

  • choisir les meilleurs emplacements pour les sites radio, et disposer ainsi d'une meilleure couverture (étendue, pénétration à l'intérieur des bâtiments, …),
  • lisser les pics d'usage, et donc optimiser les besoins en bande passante,
  • enfin, reconstituer des bandes de fréquence continues et utiliser ainsi les ressources radio de manière encore plus efficiente (davantage de bande passante à licence équivalente !).
 

Premiers pas en France : le grand changement à notre porte ?

Aujourd'hui, les conditions semblent réunies pour que de telles opérations soient lancées à grande échelle par les opérateurs français : 

  • une déflation du marché mobile et une dégradation des marges,
  • un support réglementaire imposant de facto une certaine forme de partage avec l'itinérance nationale pour Free Mobile en 2G/3G, et des dispositifs similaires s'appliquant également dans la 4G,
  • un changement d'état d'esprit des acteurs qui cherchent des économies avec des modèles plus en rupture,
  • une présence d'acteurs prêts à accompagner voire à prendre le leadership et à faire accélérer la consolidation des actifs réseaux : les équipementiers tels que Ericsson, NSN voire Huawei ; mais aussi TDF, voire des fonds de Private Equity.

Dans ce contexte, il reste juste à savoir ce qui servira de déclencheur, et il serait préférable pour les opérateurs d'anticiper et de prendre les devants plutôt que de subir la situation. Les prochaines semaines devraient nous éclairer rapidement sur cette question.
 

Et après… au tour des réseaux fixes ?

Au-delà du "passage à l'acte" dans les réseaux mobiles qui semble désormais incontournable, la question sur le fixe et la fibre apparait comme cruciale pour financer les investissements nécessaires à la construction de la boucle locale en fibre optique, avec accès pour le plus grand nombre.
Ce grand chantier ne pourra se faire que dans le cadre d'une collaboration étroite et constructive des acteurs en place


1 4G: normes de téléphonie mobiles les plus récentes, ayant donné lieu en France, en décembre 2011, à l’octroi de licences aux 4 opérateurs.
2 FTTH Fiber To The Home, boucle locale en fibre optique.
3 OpEx : Operation Expenditures ou dépenses de fonctionnement, CapEx, Capital Expenditures ou dépenses d’investissement.



L'Auteur


Diplômée en 1995 de Télécom Paris Tech, Anne Bioulac commence commence sa carrière chez Bossard Consultants. Elle rejoint en 2002 Mercer Management, depuis devenu Oliver Wyman. En 2006, elle rejoint Roland Berger, intègre le centre de compétences télécommunications, médias, technologies et marketing & sales.

 

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