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Revue 171 - Les télécoms : rétrospective et prospective sur un demi-siècle

Articles Revue TELECOM

-

15/01/2014



Les télécoms : rétrospective

et prospective

sur un demi-siècle


Interview de Pierre Musso
Propos recueillis par David Fayon (1993) dans la revue TELECOM n° 171





David Fayon - Qu’imaginait-on voici 50 ans du dévelop-pement des télécoms ?
Pierre Musso - En 1960, des pionniers tel Joseph Licklider imaginaient la rencontre du monde de l’informatique et des télécoms. Licklider énonça, dans la foulée de la cybernétique et dans une série d’articles en 1962, des principes pour le dialogue entre les ordinateurs en les assimilant à des hommes. À l’époque, le monde vivait encore le triomphe de la cybernétique, y compris au niveau de l’Union soviétique. Et les télécoms pour l’essentiel c’était le téléphone filaire. Ces pionniers avaient une vision qui préfigurait d’un point de vue de la recherche et des utopies techniciennes, le réseau Internet. N’oublions pas aussi Paul Baran qui a eu un rôle décisif avec l’invention de la commutation de paquets. Ce qu’on appelle « le numérique » - même si je préfère le mot informatisation - se préfigure dans les années 1960 qui sont des années charnières.

Alors s’esquissait la convergence entre les mondes informa-tique et des télécoms, mais sans encore pouvoir la matérialiser. Les cyber-utopies mélangeaient les travaux de recherche, de la cybernétique, de la théorie de l’information à partir de la grande innovation qui avait marqué 20 ans plus tôt, une rupture majeure, l’ordinateur. Baran, Licklider et bien d’autres travaillaient à la convergence télé-informatique, et en même temps des conflits se cristallisaient entre le monde des télécoms (plus puissant) et celui de l’informatique. Le référent à cette époque ce sont les Bell Labs d’AT&T d’où sont sortis plusieurs prix Nobel, les théories de Shannon, etc. qui exerçaient une suprématie intellectuelle. L’informatique est alors perçue comme une affaire de militaires avec IBM au premier rang. L’informatique dans les années 1960 est limitée aux très grandes entreprises et aux armées, c’est un monde de spécialistes et de programmeurs (langages hermétiques – Cobol et Fortran, cartes perforées, etc.). Alors que le monde des télécoms concerne le grand public avec le téléphone. L’informatique était marginale dans la société, mais elle revêtait une importance stratégique dans le cadre de la guerre froide et demeurait une affaire d’État pour le complexe militaro-industriel et ce pour les deux blocs.

D.F.- Quel regard portez-vous rétrospectivement sur les développements intervenus ces 5 dernières décennies ?
P.M.- En France et dans la plupart des pays européens, le grand défi voici 50 ans, était le développement du réseau de téléphonie fixe, au sortir de la deuxième guerre mondiale. Cela se fit en France, au prix d’appels au secours de la part des ingénieurs des télécoms (par exemple le pamphlet d’Hen-ri Jannes). C’est l’époque du «  22 à Asnières  » de Fernand Reynaud et des files d’attente  : on cherche à obtenir le téléphone comme un privilège, comparable à la légion d’honneur. Les pouvoirs publics ne s’intéressent pas au téléphone, car les priorités résidaient dans le logement et les grandes infrastructures notamment routières. Il a fallu attendre la fin des années 1960 (5e Plan 1966-1970) sous l’impulsion du général De Gaulle pour commencer à remédier au retard des télécoms et à la pénurie de téléphone. Le niveau d’équipement de la France était par exemple inférieur à celui de l’Espagne. La grande idée a été de faire financer le réseau par l’emprunt, avec la garantie de l’Etat, dès 1969 via la Caisse Nationale des Télécommunications1 et les sociétés de financement des télécommunications. Le financement du téléphone français ne s’est donc pas effectué par le contribuable mais par le futur consommateur qui rembourse sur sa facture les frais financiers des sommes empruntées. Cette mise en place des outils financiers, du recrutement massif de techniciens entre 1969 et 1974 a permis ce qu’on a appelé « le rattrapage » sous les présidences de Pompidou et surtout de Giscard qui a bénéficié ainsi d’une image de modernité technologique.

Aux États-Unis, le téléphone en 1963 était déjà bien développé et l’Allemagne dont le réseau avait été détruit pendant la guerre, était déjà passée devant la France. Le cas français est atypique puisqu’il a fallu 90 ans pour réaliser le réseau téléphonique, le téléphone ayant été inventé en 1876.

De nombreuses raisons expliquent ce « retard », notamment des hésitations dans les usages et surtout sur les financements, du côté de l’État et des collectivités locales. Les débats sur la privatisation de l’ancêtre de France Télécom avaient déjà eu lieu un siècle plus tôt ! En effet, après une privatisation en 1879, la Société Générale du Téléphone, en charge du développement et de la gestion du téléphone, a fait faillite en 1889, ce qui entraîna alors sa nationalisation. Le marché ayant échoué, il ne restait alors qu’une solution : faire financer le développement du téléphone par le biais de l’emprunt. C’est ce qui fut décidé à la fin des années 1960. Ensuite, les utilisateurs du téléphone ont remboursé le surcoût lié aux emprunts du début jusque dans les années 1990 et même 2000. La dette de la DGT puis de France Télécom, remonte pour partie à ces choix d’origine.

Lors du « rattrapage », ce fut Gérard Théry, le Directeur général des télécommunications de 1974 à 1981, qui choisit la numérisation du réseau. Le choix avec le CNET de passer tout de suite au numérique a été un pari réussi alors que jusqu’alors tous les réseaux étaient analogiques. Paradoxalement le « retard français » s’est traduit par l’adoption de la dernière technologie, et a permis une avance des télécoms françaises au début des années 1980. La France s’est ainsi retrouvée avec un réseau comme Transpac, réseau numérique de télécommunications par paquets, et surtout la télématique, grande innovation de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Cet investissement massif dans le réseau a eu pour corollaire l’invention du minitel, l’ancêtre d’Internet en termes de services interactifs. Des messageries y compris « roses », sont apparues ainsi que des pratiques comme l’anonymat sur la messagerie ou l’annuaire électronique. Avec le système « kiosque » de partage entre éditeurs de services et opérateur, le système des télécoms est devenu un jeu à trois éditeur/opérateur/utilisateur et non plus comme depuis l’origine, une relation bilatérale opérateur/utilisateur... La presse ou les services publics ont ainsi pu être numérisés pour la première fois. Ces innovations ont servi de banc d’essai pour Internet et les « autoroutes de l’information » célébrées par le vice-Président Al Gore dix ans plus tard.

Au début des années 1980, la France disposait d’un réseau téléphonique totalement numérisé, de la télématique avec Transpac, d’un réseau hertzien mais avec une rareté des fréquences, de satellites et lançait même un Plan câble en 1982, afin que les Français aient accès à de nouvelles chaînes de télévision. Ainsi se dessinaient les premières convergences entre les mondes de l’audiovisuel, de l’édition électronique et celui des opérateurs : contenus et contenants, comme on les nommait à l’époque, se rencontraient. Ceci a permis une nouvelle convergence : images, textes, sons. Les opérateurs de télécoms ne traitaient jusqu’alors que la voix. Avec la télématique, on commence à transmettre et à traiter des données. À partir de l’année 2000 dans le monde, on a même assisté à une bascule : les réseaux de télécoms servent désormais à transmettre des données et non plus seulement un signal vocal.

Le monde des télécoms surtout en France, a connu une très grande stabilité durant un siècle –entre l’invention du téléphone et les années 1980 où se développe la dérégulation. Le système était assez simple : un réseau, un opérateur (ministère des PTT ou grande entreprise comme AT&T) et un service (le téléphone) souvent sous la forme d’un service public. À partir des années 1980-1985, les télécoms se transforment en un système technique et commercial fait d’une multitude de réseaux et de services. On appelait cela le « multimédia » avec la convergence image/son/données. En sourdine, un âpre combat se développait entre les informaticiens (IBM) et les opérateurs de télécoms (AT&T).

La convergence des télécoms et de l’informatique se profilait depuis les années 1960. Tout le monde pariait sur la victoire de l’industrie des télécoms. Finalement c’est le monde de l’informatique qui a imposé ses normes, notamment avec Internet au milieu des années 1980. Le réseau de télécoms a servi de plus en plus à connecter des ordinateurs. Ce fut un grand changement alors que les télécoms avaient connu jusqu’au début des années 1980 une grande stabilité. Dès lors, s’est développée une forte instabilité du secteur, d’une part avec la déréglementation aux États-Unis, au Japon puis en Europe, et d’autre part avec l’innovation intensive dans ce secteur. Ces deux changements ont été concomitants ; d’où un débat pour savoir si l’un fut la cause de l’autre, et lequel. On est arrivé aujourd’hui, à la fin d’un premier cycle de réglementation qui s’est ouvert en 1982 et qui a combiné innovation intensive et déréglementation.

Pour analyser ce secteur, il est important de ne pas oublier le cadre politico-réglementaire, c’est-à-dire le système de pouvoir régulant et exploitant les réseaux : d’où le concept de « macro-système technique » introduit par Thomas Hugues. Les grands systèmes techniques (chemins de fer, eau, électricité, etc.) ont associé un système de pouvoir composé des grands opérateurs, des industriels et des régulateurs. Il n’est pas possible d’analyser le monde des télécoms aujourd’hui et demain, en se limitant à la seule dimension des réseaux et services.

Il s’est en outre produit une troisième mutation durant cette période 1998-2005, à savoir la crise financière (2000-2001) qui a poussé à la financiarisation du monde des télécoms. Le pouvoir est passé de plus en plus dans les mains des stratèges financiers et des actionnaires. Les réseaux de télécoms numérisés ont permis d’accélérer l’informatisation du monde financier et boursier. Ce qui a accéléré l’interaction entre les grands utilisateurs financiers et leur prise de pouvoir dans le secteur des télécoms. Le tout sur fond de compétition entre les trois grandes places financières mondiales (Wall Street, la City, Tokyo) qui ont réalisé les privatisations des opérateurs, ce qui a soutenu une dynamique entre le monde des télécoms et celui de la finance.

Avec la déréglementation, AT&T a éclaté et finalement disparu en l’espace d’une vingtaine d’années alors qu’il s’agissait d’une des deux premières entreprises mondiales du secteur des télécoms depuis un siècle. Une de ses filiales SBC l’a ensuite rachetée et a repris le nom AT&T si cher aux Américains. Ainsi a fonctionné la logique de l’apprenti sorcier sous pression financière. De même a-t-on vu en Europe le rachat d’Orange avec des enjeux financiers importants provoquant un endettement hautement risqué de France Télécom. Tout ceci confirme le caractère stratégique des télécoms, à la fois au niveau militaire, voire policier, et depuis les années 1980, pour la sphère financière et l’économie.

La dernière vague de transformation, c’est le développement des réseaux sociaux à partir de 2003 et le fait que la société civile s’approprie ces techniques avec un affrontement sur le modèle économique et culturel. Si l’on prend pour hypothèse qu’Internet est un macro-système technique, le temps pour le stabiliser sur le plan socio-économique devrait être compris entre 30 et 50 ans. Les conflits sur les usages, le mode de régulation et sur le modèle économique font que le système de pouvoir associé n’est pas encore stabilisé. On constate plu-sieurs lignes de fronts, entre la gratuité et l’open source et les accès payants, la régulation mondiale ou nationale d’Internet, la protection plus ou moins forte de la «  privacy  », etc. On peut dire qu’on est encore au milieu du gué par rapport aux usages, à la régulation et à l’économie d’Internet. L’enjeu majeur n’est pas seulement posé entre États et opérateurs mais avec un troisième acteur, la société civile très active. Un autre facteur est l’économie de la contribution, car les utilisateurs deviennent de plus en plus des co-innovateurs et pas seulement des utilisateurs qui consomment comme dans les modèles top-down classiques. La conception est tout autant ascendante que descendante. Il s’agit d’un modèle d’innovation holistique entre la société civile et les industriels.

D.F.- Et quid du développement de la mobilité intervenu depuis la fin des années 1980 ?
P.M. - En effet, le téléphone mobile, apparu pendant la Seconde Guerre Mondiale, s’est développé dans la société d’abord sous la forme du radio mobile à la fin des années 1980, pour des échanges vocaux plus la radio-messagerie, puis depuis une décennie, sous la forme de smartphones à écran et clavier proches de l’ordinateur. C’est une rupture majeure car c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’on accepte de porter sur soi et de façon continue, un objet très complexe, voire « intelligent » : un téléphone/ordinateur. Et ce, désormais à l’échelle planétaire. En effet, le corps de l’homme moderne a connu très peu d’appareils sur lui (les lunettes et la montre, les bijoux et les vêtements existaient depuis fort longtemps). On accepte ainsi de devenir des « hommes augmentés », voire observés et suivis. Et nous n’en sommes qu’aux balbutiements de ce processus. Cette rupture va se développer sous de multiples formes avec des applications et des services toujours plus sophistiqués et multipliera demain des dialogues automatiques avec les objets et les personnes, notamment pour nous décharger de tâches répétitives.



D.F.- Et maintenant ? Concrètement, que voyez-vous émerger ?

P.M. - Cet « homme augmenté » est contemporain d’une autre mutation qui concerne les organisations (alors que le smartphone concerne les individus). Toutes les institutions, publiques ou privées, sont de plus en plus structurées par leur système d’information. Le SI devient le système de production dans l’économie actuelle. La combinaison du système d’information/production des organisations d’un côté, et du smartphone individuel de l’autre, devient le coeur de la mutation socio-économique en cours : les produits deviennent des services, et les services des coproductions concepteurs/utilisateurs.

Je veux insister sur la portée anthropologique du smartphone, car elle ouvre à une multitude d’innovations : avec les nanotechnologies, s’ajoutera l’intégration des technologies invisibles et puissantes sur soi. L’iWatch ou les Google Glass témoignent d’une phase de transition. Je ne crois guère aux lunettes communicantes car il y a trop d’enjeux esthétiques et émotionnels sur le regard. Je pense qu’il y a davantage de potentiel d’innovation avec les vêtements communiquants, car les nanotechnologies sont déjà intégrées dans les fibres textiles. Elles augmentent le confort et la qualité des vêtements et offrent de multiples fonctionnalités pour le dialogue avec l’environnement. Elles vont permettre d’enrichir les fonctions cognitives ou affectives
.
Le smartphone est devenu un « second soi » (le second self dont parlait Sherry Turkle à propos des ordinateurs pour les enfants) jusqu’à en faire un élément d’identité. Aujourd’hui quand on donne sa carte d’identité, on communique l’adresse Internet et un numéro de mobile. On n’est plus localisé dans l’espace-temps euclidien. La modification n’est pas seulement celle de la métrique, mais aussi un changement par rapport à l’identité. Le smartphone est surchargé d’émotions, en tant que double de soi, mais aussi dans le rapport aux autres car il suscite mimétisme ou différenciation socio-culturelle. Ainsi les émotions sont-elles technologisées, médiées par les objets techniques. L’objet technique augmente ou prolonge l’être. Nous voyons se former « l’homme agrandi » annoncé par Bergson, avec la technique. Ce prolongement de soi permet un accroissement des potentialités du corps et de l’esprit. Le smarpthone est un prolongement de la main et augmente toutes les activités : capacité d’action, de rencontres de développement de projets. Il élargit sa sphère d’action : ce qui était fait localement peut être étendu mondialement. Et le smartphone individuel, comme le système d’information organisationnel, ouvrent des possibles. Là est la meilleure définition du numérique, à savoir l’augmentation des possibles et leur matérialisation. Il convient d’éliminer toute idée de substitution du « virtuel » ou du « numérique » au réel. Au contraire, il y a addition et augmentation des possibles réel/ virtuel et extension numérique des objets et des activités.

D.F.- En faisant un peu de prospective, comment imaginez-vous la société numérique et plus particulièrement les télécoms dans 50 ans ?
P.M. - Pour penser le futur, je ne pars jamais de la technique. Je me réfère ici à Bertrand Gille dans son excellente Histoire des techniques et à son concept de « système technique » qui est autant technique que culturel. Ce n’est pas l’imprimerie qui fait la Renaissance, contrairement à la vulgate, mais bien l’inverse, comme l’a bien montré l’historienne américaine Elizabeth Eiseinstein. Ce n’est pas l’ordinateur qui a fait la guerre froide, mais les affrontements géopolitiques entre blocs qui ont conduit à l’ordinateur et même à Internet. Un système technique est un ensemble cohérent de techniques inscrit dans une culture, une civilisation à une époque donnée. Bertrand Gille précise qu’une technique particulière n’est possible qu’au sein d’un système technique global bien défini.

Avant de se projeter dans une vision des télécoms à 50 ans, il conviendrait d’imaginer ce que deviendrait la société. On connait certaines tendances lourdes comme le vieillissement des populations pour l’Europe, ou la croissance de l’urbanisation à l’échelle planétaire. La prospective est toujours une vision collective partagée par des acteurs et des experts. Elle travaille à partir des représentations collectives et individuelles pour définir un horizon et identifier des tendances lourdes, des ruptures et des incertitudes. S’il est possible d’agir sur les tendances lourdes, par exemple sur la démographie, la prospective travaille sur les incertitudes qui ne sont pas maîtrisables. La prospective articule les tendances lourdes (environnement, démographie), les incertitudes (par exemple, y aura-t-il une réunification de la Corée ?) et les signaux faibles (comportements culturels émergents, réponses à la crise de la représentation politique). La prospective est aussi un cheminement vers les horizons qu’elle dessine, et il convient de définir toutes les étapes du chemin pour pouvoir agir. La prospective n’est pas la futurologie ou l’utopie individuelle, elle est utilisée pour définir un programme d’actions, et pas seulement un horizon.

Si on se limite à la prospective 2063, dans le champ technologique de la communication, des tendances se dessinent déjà. Mais je ne fais que les extrapoler, excluant de me livrer à une prospective personnelle, comme le font certains futurologues, notamment américains. Par exemple, le smartphone sous la forme d’un objet complexe que l’on porte avec soi, ne peut que s’amplifier car je l’ai dit, il constitue une vraie transformation anthropologique. Les réseaux sociaux ne peuvent que s’enrichir et se développer. En 2050, s’il n’y pas de catastrophe d’ici là, toute la planète aura accès à des réseaux à très haut débit, quelle qu’en soit la modalité. Il y aura sans doute l’Internet des objets, des communications croissantes entre objets, entre humains et objets avec des traitements des données permettant une personnalisation accrue, grâce à des moteurs de recherche très puissants. Le développement des nano-technologies et des technobiologies ouvrent des perspectives immenses pour réparer ou « augmenter » le corps humain. On aura partout des poussières d’informatique très puissantes, l’équivalent des puces, qui pourront alors être intégrées dans la peau, voire les cellules, et dans tout type de matériau. Des expérimentations se multiplient déjà dans les laboratoires. La convergence NBIC (technologies nano-bio-cognition et information) devrait provoquer beaucoup d’inattendu, et il ne faut pas écarter de grandes inventions de rupture comme le fut l’ordinateur. Ceci dit, on va arriver à une limite dans le développement informatique car la loi de Moore ne sera pas éternelle ! On a ainsi un vaste éventail de possibles qui peuvent alimenter aussi bien les craintes des techno-pessimistes que les rêves des techno-optimistes. Par rapport à cette exploration des possibles, il y aura des choix de société à effectuer. Ceci soulèvera des questions juridiques, éthiques, politiques. Mais l’important, c’est de s’aventurer et d’explorer...

Il faudra définir de nouveaux modes de régulation à l’échelle internationale, tant l’innovation technologique sera intensive et cumulative. La technique est en train de prendre valeur symbolique voire totémique, dans les sociétés occidentales comme l’illustre l’attachement individuel au smartphone qui devient un objet de croyance collective et de jouissance individuelle. Les techniques captent l’attention (de la télévision à tous les écrans) et le désir individuel. Jusqu’où ira cette capture technologique de la société et des individus  ? Telle devrait être une question centrale pour la réflexion prospective.

D.F.- Il s’agit d’un débat sociologique et, en somme, de choix de société !
P.M. - Le surinvestissement de chacun sur les objets tech-niques soulève un grand défi philosophique et anthropologique  : pourquoi faut-il toujours plus technologiser la société ? La technique est un pharmakon, poison et remède à la fois, des sociétés éclatées, des sociétés qui se délitent. Ces débats de société vont se développer dans la société, car il y a une quête de sens qui ne peut trouver réponse dans le seul accroissement de la seule puissance technique. Quel type de croissance, de bien-être, de bonheur et de biens communs, sont recherchés ? Quid du mythe du progrès ? Est-ce que le progrès techno-scientifique est aussi un progrès moral, culturel, social et démocratique ? Parmi les scénarios exploratoires de la prospective doivent figurer les choix sociétaux sur la nature et l’ampleur du développement technologique. De nombreuses civilisations n’ont pas la même vision que l’Occident et c’est tout l’intérêt de la mondialisation que de pouvoir les confronter. La Chine, l’Afrique ou l’Amérique latine ont des visions différentes. La religion laïque de l’Occident est la croyance dans la techno-science. Or elle doit être questionnée. Il y a autant de potentialités que de défis et de risques. Le sociologue et ethnologue Georges Balandier dit que l’on construit les « nouveaux nouveaux mondes  », à savoir des mondes artificiels, mais qu’il faut simultanément apprendre à les habiter.

C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que tant d’innovations techniques s’accumulent en un laps de temps aussi court. Par exemple, l’imprimerie avait été «  digérée  » par la société pendant des siècles, jusqu’au XIXe siècle avec le développement de la presse populaire et l’obligation d’apprendre à lire et à écrire. La période contemporaine d’innovation technique intensive et généralisée est un défi sur le plan humain et social. Les débats éthiques et politiques vont être de plus en plus forts sur les choix scientifiques et techniques, et devraient susciter comme l’appelle le sociologue Michel Callon, une démocratie technique. Comment la société s’empare des grandes questions et des grands choix techniques dans le débat ? Ils sont déjà très forts sur le nucléaire ou les ondes électromagnétiques par exemple, et ce ne sont là que des signaux faibles préfigurant des débats plus larges sur l’innovation numérique et technobiologique. De ce point de vue, il serait salutaire, comme le souligne le sociologue Alain Gras, de se défaire d’une vision linéaire et continue du progrès technique, de tout progressisme technique, car la société fait toujours des choix et des bifurcations, pour aller dans telle ou telle direction, voire pour éviter des catastrophes. Il n’y a nulle fatalité technologique extérieure à la société. La technique est d’abord un fait culturel.



1/www.ina.fr/video/PUB3216533082


Professeur en Sciences de l’information et de la communication à Télécom ParisTech et à l’Université de Rennes II, Pierre Musso est titulaire de la chaire d’enseignement et de recherche « Modélisations des imaginaires, innovation et création », lancée en octobre 2010, portée par Télécom ParisTech et l’Université de Rennes II, avec Dassault Systèmes, Ubisoft, Orange et PSA. Administrateur des postes et des télécoms, il a soutenu une thèse de doctorat d’État consacrée aux télécommunications, à la régulation des réseaux et à Saint-Simon. Il fut chercheur au Centre national d’études des télécommunications (CNET) et membre du premier Conseil d’Administration de France Télécom de 1991 à 1995. Il fut aussi directeur de la recherche à l’INA. 

 

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