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Revue 171 - Prospective et Innovations

Articles Revue TELECOM

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15/01/2014




Prospective et Innovations





par Michel Levy (1975) dans la revue TELECOM n° 171


Lorsque j’ai été contacté pour écrire un article sur l’« innovation » dans cette revue, j’ai d’abord pensé que, si c’était pour écrire un nième article à la gloire des innovateurs historiques qui ont fait évoluer les technologies de télécommunications des cinquante dernières années, blablabla..., ma réponse serait négative. En ligne avec mes idéaux personnels, j’ai pensé plus intéressant (en tous les cas pour moi) d’écrire sur les différents types d’innovation (services, marketing, technologie, ...) et grâce à des exemples de réussites et d’échecs, et d’essayer  de commenter non pas le passé, mais le futur.



Quand les innovations technologiques orientaient le marché...

Il y existe de nombreux exemples dans l’histoire des dernières décennies où l’innovation était essentiellement de nature technologique, pour mémoire, la numérisation des commutateurs, la transmission numérique, la fibre optique, puis X25, ISDN, ATM,   ...la liste serait trop longue. Mais peut être est-il important de comprendre quelles innovations ont vraiment représenté un apport pour les utilisateurs finaux, et plus globalement pour la société.

Pratiquement, on peut distinguer deux types d’innovations :
 
  • Celles qui ont été de grands progrès techniques, mais n’ont pas débouché sur des réussites en matière de services
  • Celles qui ont réduit les coûts, optimisé les réseaux, et ont servi de catalyseurs aux services dont nous profitons aujourd’hui, et dont nous ne saurions nous passer.
 
Dans le premier groupe, on peut citer plusieurs exemples :
 
  • Le RNIS/ISDN : Une superbe construc-tion théorique et pratique, à vocation d’intégration voix-données, dans la droite ligne de la numérisation des réseaux téléphoniques. Mais ce fut un échec sur le plan des services (en tous les cas c’est ma perception personnelle). Pourquoi  ? Simplement, avec le recul, parce que sa conception a d’abord été une technique de réseaux, sur laquelle venaient timidement se mettre en place des services destinés aux utilisateurs professionnels ou résidentiels. Pas mal ! Mais la normalisation étant une suite de concessions, le temps que les «  services  » soient définis, d’autres technologies, beaucoup plus simples et «  pragmatiques  », c’est à dire utilisant des réseaux existants, s’étaient déjà développés. En effet, les réseaux à commutation de données, X25, étaient apparus pour répondre aux besoins de communication de données des entreprises. On se souvient alors de la difficulté avec laquelle les «  adaptateurs de terminaux », permettant de se connecter à travers le RNIS à des réseaux à commutation de paquets ont eu du mal à s’imposer  : trop tard, trop compliqués, trop chers, ne correspondant pas ou plus au besoin des utilisateurs.
  • Le RNIS/ISDN a été suivi par l’ATM: un remarquable concept, transportant de façon «  virtuelle multiplexée » des informations de différents types, voix, données, vidéo, en respectant leurs contraintes, notamment la synchronisation pour les flux vidéo. Superbe  ! Ne croyez pas que je me moque, j’ai été président du Forum Européen ATM. Mais il y avait déjà un décalage entre les services offerts (essentiellement de transport d’information, pas de terminaison de réseau), et les besoins des applications des utilisateurs, qui se tournaient déjà vers le « Frame Relay » même pour transporter la voix, puis rapidement vers l’IP, deux technologies beaucoup plus simples, moins «  propres  » techniquement, mais moins chères et déjà disponibles, répondant aux besoins des utilisateurs.
  • La Visiophonie (de type circuits)  : elle était le rêve des experts techniques de la commutation téléphonique: dans leur imaginaire, on remplaçait les téléphones par des vidéophones pour communiquer de personne à personne. Et cette démarche a été identique dans les réseaux fixes et dans les réseaux mobiles (normalisation 3G). Mais en fait, en dehors de relations professionnelles, très peu d’utilisateurs communiquent en vidéophonie, ou en tous les cas pas aux tarifs proposés; la visiophonie est venue plus tard, par le biais de Skype et autres technologies équivalentes:simples, peu chères, en utilisant les flux de données Internet, avec le débit et donc la qualité de service disponibles; il est exact que les ressources de réseau demandées pour garantir la qualité de service et la synchronisation de bout en bout, dans le fixe comme dans le mobile, avaient un coût qui se retrouvait dans l’offre de services.

Désaccord entre les attentes des clients finaux, les capacités techniques et leur coût... Encore un échec !
Je pourrais vous citer de nombreux autres exemples, sur lesquels j’ai personnellement travaillé... et qui n’ont pas abouti à des succès commerciaux: c’étaient des réussites, voire des prouesses techniques, mais qui provenaient d’une démarche «  ascendante  », c’est-à-dire en partant des technologies de base, en poursuivant vers les réseaux, et débouchant sur la question simple :"quels services offrir sur ces réseaux "?

Au contraire des précédentes, d’autres innovations techniques ont fortement contribué au développement des nouveaux services :
 
  • Le protocole IP et ses extensions (SMTP, UDP, ...) se sont très rapidement imposés, parce qu’ils étaient simples. La notion de «  Best Effort  », le fait qu’on envoie un message sans savoir quand il arrivera, je m’en rappelle, choquaient les puristes des réseaux, mais la réalité était là  : cela marchait bien et la croissance du trafic a été exponentielle.
  • L’ADSL  : les technologies de type « données au dessus de la voix » étaient testées depuis plusieurs années (SDSL), par exemple pour transmettre la vidéo sur les paires téléphoniques. Mais ce qui a vraiment facilité le déploiement de l’ADSL, c’est la nature asymétrique des requêtes courtes-téléchargements et les besoins des utilisateurs de l’Internet consultant des pages Web. Sans ces besoins, jamais la technologie se serait autant déployée et en plus,elle était disponible.
  • La Téléphonie Mobile  : La standardisation du GSM et le développement du CDMA ont permis le déploiement rapide de réseaux capables de satisfaire les besoins de communication mobile des utilisateurs; la demande était là, la technologie aussi, ... et ce fut l’explosion au-delà de toutes les prévisions!
 
 
Quand l’innovation en matière de services oriente le marché...

Abordons maintenant quelques exemples d’innovations en matière de services qui ont orienté le marché et dans une certaine mesure les innovations technologiques :

Le Minitel - Vidéotex
D’un point de vue technologique, il n’y avait rien de sensationnel dans le réseau et le terminal Minitel ; débit très faible, écran de médiocre qualité, serveurs informatiques utilisant le réseau X25. Il n’y avait la rien d’impressionnant. Par contre, le service de l’annuaire, les services bancaires en ligne simplifiaient réellement la vie courante des utilisateurs, et cela c’était vraiment innovant !

La « Communication unifiée »
Toutes les organisations tendent à mettre en place des solutions de communication qui intègrent les composantes voix, données, et parfois vidéo sur le même poste de travail. Et si ces solutions se développent, c’est parce qu’elles correspondent à un vrai besoin des utilisateurs : il n’y a là rien de spectaculaire du point de vue technologique, mais une réelle innovation capable de simplifier la vie des professionnels.

La « filière Internet » : Web et ADSL, fibre optique, large bande mobile, ...
La progression de l’utilisation du Web, avec dans leur immense majorité des applications dissymétriques, la rapidité des PC – Tablettes - Smartphones, nécessitent un débit de plus en plus important sur les réseaux fixes et mobiles, et ce n’est pas terminé  : plus on fournit du débit aux utilisateurs, plus ils en demandent parce que les applications sont de plus en plus gourmandes. Et ce sont les applications qui orientent maintenant le marché. Il suffit de mentionner par exemple les applications fonctionnant dans une architecture de type Cloud, qui génèrent par principe du trafic, les échanges de données à travers les réseaux étant systématiques.


D’où vient l’innovation ?

On peut simplifier à l’extrême le modèle des acteurs du marché en distinguant trois groupes majeurs :

1) Les «  Applications  », qui incluent les fournisseurs de contenus de tous types, et notamment les réseaux sociaux et autres Over The Top (OTT), GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), auxquels il convient de rajouter Microsoft.

2) Les «  Terminaux  », fixes, nomades, ou mobiles, sans qui les applications, notamment dans leurs versions mobiles, ne seraient pas utilisables par les clients finaux.

3) Les «  Réseaux  » qui comprennent à la fois les fournisseurs de réseaux traditionnels (Ericsson, Huawei, Alcatel-Lucent, CISCO, Juniper,  ...) ainsi que les opérateurs qui les exploitent (historiques et alternatifs).

En partant de ces définitions simples, indiquons sur le diagramme ci-après la contribution «  relative  », en pourcentage, de ces acteurs dans l’innovation au service des usagers, en recoupant des données provenant de différentes sources (car il n’existe pas de mesure exhaustive de l’innovation).

Dans les années 80, en pleine phase de numérisation des réseaux, il est clair que ce sont les « Réseaux » qui ont introduit les innovations les plus pertinentes (RNIS, X25, ...), accompagnés par les progrès sur les «Terminaux» (Minitel en France par exemple, Modems, ...). A cette époque, la part d’innovation des «applications» se résumait essentiellement à la mise en place des « Réseaux Intelligents  », c’est-à-dire de serveurs capables de traduire les requêtes, les numérotations, en routage de communication, et en introduisant les premiers services à valeur ajoutée.

Au cours des décennies suivantes, et en particulier grâce à l’avènement du mobile avec ses terminaux, à l’arrivée d’Internet qui a entrainé à la fois l’explosion de l’ADSL et des données sur mobiles, qui justifiaient le mobile 3G (personne n’en avait vraiment besoin pour la téléphonie,  ...), on assiste peu à peu à une persistance relative de l’innovation dans les «  Terminaux  », mais on comprend clairement que l’innovation est « tirée » par les applications à partir des années 2000. Et que la part relative d’innovation apportée par les acteurs des « Applications » est sans-cesse croissante. On peut même extrapoler qu’il en sera de même au moins jusqu’à la fin de notre décennie, accompagnant le phénomène de « commoditisation » des réseaux. (Cf. diagramme « Part relative de l’innovation dans les Télécommunications » page suivante).

Notons bien que ce diagramme est relatif, et que globalement le marché des télécoms, tous acteurs confondus, est en croissance constante (4 % par an entre 2013 et 2016), et que les acteurs tels que les opérateurs continuent à évo-luer et/ou se transformer de manière 
à innover dans les autres secteurs que les leurs ; on assiste alors à des consolidations « verticales » -par exemple un opérateur de réseau devient fournisseur de contenu, un fournisseur de réseau lance ses propres Smartphones, un OTT devient opérateur mobile, etc..., plutôt qu’« horizontale » - par consolidation d’opérateurs, de fournisseurs de réseaux, ou entre eux.

De nos jours, pour avoir une vision exhaustive du marché, il est nécessaire d’inclure les acteurs informatiques, et c’est pour cela qu’il vaut mieux parler de « STICs » (Systèmes et Technologies de l’Information et de la Communication). Les données dont on dispose aujourd’hui sur les dernières années et sur le futur proche, doivent nous maintenir optimistes: les acteurs se reconfigurent, l’innovation se déplace selon les acteurs, ainsi que la valeur ajoutée qui en est la conséquence, et l’ensemble présente une croissance « raisonnable ».

Cette évolution se fait de nos jours avec un modèle plus conforme aux attentes des utilisateurs finaux : la démarche ascendante de l’innovation technologique catalyse la naissance de nouveaux services qui touchent directement la vie des utilisateurs, que ce soit dans l’environnement personnel ou professionnel (Cloud, Big Data, connectivité permanente, ...) et ceux-ci génèrent une démarche d’expression « descendante » de besoins vis-à-vis des technologies. Le croisement des deux permet de voir s’épanouir des innovations comme le « Quadruple Play », la 4G, avec une prédominance claire des services par rapports aux équipements (cf. diagramme « Evolution du Marché des STICs : Prédominance des Services » ci après).

En guise de conclusion car j’ai peur d’avoir atteint le quota de mots et de diagrammes qui m’étaient attribué, laissez moi simplement partager avec vous mon optimisme pour l’écosystème que représentent les écoles de Télécommunication-informatique, leurs enseignants-chercheurs et élèves, les incubateurs associés, les industriels et les administrations qui les entourent. La question que je me pose de plus en plus souvent, mais sans réponse : comment esquisser les innovations des années 2020 et plus dans le domaine des STICs ? On voit bien entendu les tendances : plus de débit, plus de connectivité, plus de machines connectées, plus de robotique, du mode hyper Cloud, mais j’avoue une envie de deviner ce que sera l’équivalent du Minitel ou de l’ADSL dans les années 2020. Et je n’en ai aucune idée, de la même manière que, comme beaucoup de gens de ma génération, nous n’avions absolument pas estimé ni surtout pressenti l’essor d’Internet et des réseaux mobiles à leurs justes valeurs. Soyons donc humbles, attentifs et patients, dans un écosystème dont nous sommes tous les acteurs.



L'auteur


Michel Levy (1975)
est Ingénieur Télécom ParisTech et Docteur Ingénieur de l’Université de Paris-Sud Orsay. Il a effectué la plus longue partie de sa carrière dans l’industrie en occupant successivement des postes de R&D, Stratégie, Marketing, Ventes, dans l’ensemble des domaines innovants de l’Industrie des télécommunications, en France comme à l’étranger. Depuis deux ans, il anime à la Formation Continue de l’ école un séminaire sur « l’Innovation dans les Télécommunications » et soutient l’école dans différents domaines en tant que représentant de l’Association des alumni (aide aux élèves dans la recherche de stages, Conseil de l’Enseignement) dont il est membre du Conseil d’Administration; il est également Coach Bénévole auprès de l’Incubateur de ParisTech et à ce titre aide des Startups dans leur croissance.












 

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