Retour aux actualités
Article suivant Article précédent

Revue 171 - Rimbaud ingénieur

Articles Revue TELECOM

-

15/01/2014



Rimbaud ingénieur

Poésie, théâtre et technologie

 



par olivier FOURNOUT dans la revue TELECOM n° 171
 


Un jour, en cours à Télécom ParisTech, j’ai laissé sur mon bureau un livre au titre évocateur : Rimbaud ingénieur1. À la pause, une étudiante l’a feuilleté avec un visage réjoui.
Le métier d’enseignant m’apporte beaucoup de satisfactions, et croiser des visages réjouis fait partie de ce genre de gratifications qui sont précieuses, hors des enjeux de strict apprentissage et d’évaluation des cours.
Que découvrait l’étudiante dans Rimbaud Ingénieur qui la réjouissait ?

La thèse centrale du livre est que Rimbaud, le poète emblématique des avant-gardes, n’a jamais cessé d’être un ingénieur, à la fois dans son écriture poétique et au-delà, dans sa vie.


La langue universelle  de la science

Rimbaud songea à passer un “bachot” ès sciences. Il aurait pu préparer, suivant les conseils de son ami Delahaye, Polytechnique ou l’École Centrale. Il deviendrait ingénieur, ce qui lui vaut les sarcasmes de Verlaine, son ami en poésie: “ingénieur à l’étranger ça fait très bien”.


Mais Rimbaud, contre Verlaine, cultivera toujours son amour des sciences. Dans une lettre, il se présente comme “teacher of sciences and languages” (professeur de sciences et de langues), et dans une autre, postée de Harar en Éthiopie, il rêve d’avoir un fils ingénieur :

“Hélas! à quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues (...), si je ne dois pas un jour, après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près et trouver une famille, et avoir au moins un fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à orner et à armer de l’instruction la plus complète qu’on puisse atteindre à cette époque, et que je voie devenir un ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la science ?”

L’ingénieur couvait dans le poète qui dans les Illuminations, déjà, se voyait “À vendre les applications de calcul et les sauts d’harmonie inouïs”. Ailleurs, il fait le panégyrique de la science moderne :“Géographie, cosmographie, mécanique, chimie ! ...
La science, la nouvelle noblesse  ! Le progrès. Le monde marche! Pourquoi ne tour-nerait-il pas ?


Rimbaud pressent que la langue universelle de la science emporte le monde. L’unité du savoir, dont la poésie fait partie, se concentre sur la description aiguë et sensible du réel. Rimbaud “précurseur de la géopoétique”2 enfante des projets de villes, de paysages, de productions, de commerces, d’infrastructures, d’améliorations de la vie. Il travaille à la transformation du monde. Dotoli établit des parallèles entre le Rimbaud de la vie active et le Rimbaud en poésie.

Le Rimbaud chef d’équipe, surveillant d’une soixantaine d’ouvriers, qui écrit de Chypre :
“Moi je suis surveillant d’une carrière au désert, au bord de la mer: on fait un canal aussi. Il y a aussi à faire l’embarquement des pierres sur les cinq bateaux et le vapeur de la Compagnie”,
répond au Rimbaud poète qui écrivait:
“Si j’ai du goût, ce n’est guère
Que pour la terre et les pierres.
Je déjeune toujours d’air,
De roc, de charbons, de fer.”

De Chypre, d’Arabie et de la Corne de l’Afrique, Rimbaud passe commande de longues listes de matériels et de livres techniques, pour son usage professionnel. Il se procure plus de soixante ouvrages, sur la télégraphie électrique, les appareils plongeurs, la topographie, l’industrie textile, les travaux de ponts et chaussées, l’hydraulique, la métallurgie, l’histoire naturelle, la menuiserie, l’agriculture, l’armurerie, le bâtiment, les mines, la mécanique. Rimbaud, ingénieur et explorateur des pays qu’il traverse, demande qu’on lui livre quantité d’instruments (sextant, baromètre, cordeau d’arpenteur, longue vue, com-pas, graphomètre,...)

Rimbaud, enfin, pratique la photogra-phie, la nouvelle technologie de son époque. L’appareil photographique exige un savoir-faire dont Rimbaud apprend à maîtriser la technicité. Dans des lettres à sa mère et sa sœur, il argumente pour l’achat de l’appareil et trouve des accents d’entrepreneur: “J’ai dépensé une forte somme; mais la chose me la rendra, j’en suis sûr, et je ne gémis donc pas des frais”. Puis, il prend des clichés qui, pour Dotoli, condensent l’histoire de la photographie: “De découverte technique, elle [la photographie] se fait découverte de l’âme, art, merveilleuse image”3. La photographie conduit, par d’autres voies que la poésie verbale, à l’illumination. Elle saisit la lumière d’un temps arrêté. Elle participe de l’“immense et raisonné dérèglement de tous les sens” dont Rimbaud investissait le Poète – le Poète aussitôt qualifié de “suprême Savant”! – Car il arrive à l’inconnu  ! (lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871).

Rimbaud en Afrique, ingénieur, photo-graphe, l’est encore en poète, et s’il le reste, poète, c’est qu’en étant ingénieur et photographe, il continue à cultiver le rapport à l’inconnu  : il explore l’espace (l’Afrique), il expérimente les nouveaux moyens d’expression (la photographie), il se documente sur les dernières avancées du savoir, aux limites de la science (les publications techniques qu’il engrange)

L’appétit pour les pratiques qui complètent les disciplines techniques.

Ce que nous dit le visage réjoui de l’étudiante découvrant Rimbaud ingénieur, c’est l’appétit de nos étudiants pour les pratiques qui complètent les disciplines techniques où ils excellent – qui les complètent sans qu’il y ait opposition. Au contraire. Au cœur même du métier d’ingénieur, il y a, pour qui sait y prêter attention, des enjeux quotidiens d’éthique, de dialogue interhumain (ne serait-ce que le dialogue entre différents experts techniques et avec les autres savoirs), d’insertion dans des cultures, dans des sociétés, dans des courants d’idées, des enjeux émotionnels, sentimentaux, philosophiques, imaginatifs, créatifs, des visions du progrès.

Ce que nous dit le visage réjoui de l’étudiante découvrant Rimbaud ingénieur, c’est le plaisir et l’intelligence de ne pas opposer le monde de la technique et celui des relations humaines, des pratiques artistiques, de la musique, du cinéma, de la lecture, des approches de la société, pour lesquelles nos étudiants manifestent souvent de l’attirance. Certains d’entre eux vont se diriger vers des carrières où ils s’éloigneront de la technique. Ils iront vers le conseil, le design, la production culturelle, les services sur internet, l’enseignement et la recherche en sciences sociales... Même ceux qui resteront dans la technique ne pourront ignorer, à la minute où ils commenceront à travailler, que les solutions aux problèmes qu’ils rencontreront ne seront pas toutes techniques.
 

Le détour par le théâtre et le retour réflexif

Une autre satisfaction dans mon métier d’enseignant est le déclenchement d’une parole libre chez les étudiants, assumée devant les autres, qui trouve à se dire en cours, donc à pouvoir être analysée collectivement. De ce point de vue, les pratiques artistiques sont un formidable catalyseur d’ouverture et de confiance dans une parole partagée, fût-elle critique, difficile à exprimer, atypique.

Par exemple, dans un cours intitulé “Mise en théâtre des pratiques et imaginaires de l’internet”, les étudiants ingénieurs se permettent un regard distancié qui ne s’exprime pas forcément ailleurs. Dans le cadre de ces ateliers, ils produisent des sketchs théâtraux dont ils sont les auteurs, les metteurs en scène et les acteurs, à partir de leurs visions des relations médiées par les nouvelles technologies de communication4.

Au travers de leurs mises en scène, les étudiants, technophiles avertis, parfaitement exercés aux outils informatiques, dévoilent une grande capacité de retour réflexif et une maturité. Tous les sketchs sans exception mettent en exergue les risques d’une fréquentation à haute dose de l’internet : familles, groupes d’amis ou de professionnels où plus personne ne communique “en vrai” car tout le monde est branché sur le réseau, entourloupes diverses, santé ruinée par des conduites addictives sur les jeux en ligne, suicide au sein d’une communauté virtuelle qui prend un bouc émissaire pour cible, déceptions lors de rencontres en ligne qui ne tiennent pas leurs promesses dans la “vraie vie”, réputations mises à mal suite à la diffusions de photos sur les réseaux sociaux, florilège de violences, vulgarités, visant particulièrement les femmes5.
 

Quand le théâtre informerait avec bonheur les acteurs économiques

Le 19 mai 2012, Facebook entre en bourse. Cette année-là, plusieurs sketchs évoquent les réseaux sociaux. Puis, vient le temps de l’analyse. Le discours des étudiants confirme le contenu critique des sketchs. Le verbatim est sans appel : “Facebook c’est pas si génial”, “Quand on crée un compte Facebook, on consomme quelque chose, et quand on ne paye pas pour consommer, on paye ailleurs, et en fait, sur internet, on paye en données personnelles”, “Sur Facebook je fais plus attention à ce que je dis que si j’étais en société dans la vraie vie”, “On n’est pas obligé d’ouvrir les publicités”, “Le danger, c’est que les gens considèrent que Facebook est un média, comme par exemple la messagerie instantanée ou le mail, alors que Facebook c’est une société qui filtre les conversations”, “Techniquement, c’est pas une révolution”, “ça crée le contact facile, mais ça va pas très loin”, “Un super agenda, est-ce que ça vaut les 100 milliards qu’on dit que vaut Facebook ?”, “Tout ce qu’on peut faire sur Facebook, on peut faire tout ça par mail”, “Le web social, c’est une grosse bulle”, “Il y a un emballement. Il y a un moment où ça va s’arrêter de monter à des vitesses pas possibles”, “On se lasse vite, on n’a pas assez de temps pour discuter avec les mêmes personnes”.

L’art – de la poésie aux créations amateurs des étudiants – nous livre un vécu sur la société. Il offre un moment de réflexion sur la complexité du monde où, pour le dire avec Rimbaud, “il faut être absolument moderne”. L’art introduit à un rapport à la modernité qui est évidemment technique, avec les bénéfices évidents, mais qui est aussi corporel, affectif, éthique, philosophique, spirituel, engageant l’être humain dans sa complétude, ce que beaucoup de nos étudiants apprécient. 
 

1 Giovanni Dotoli, Rimbaud ingénieur, Schena Editore, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, Fasano, Paris, 2005, 386 pages.
2 G. Dotoli, op. cit., p.39.
3 Ibid., p.144.
4 Le Théâtre de Gennevilliers (Centre Dramatique National de Création) a accueilli ce cours en 2009-10, qui se déroule habituellement à Télécom ParisTech. De 2008 à aujourd’hui, ces ateliers ont impliqué près d’une centaine d’étudiants et quatre professionnels de théâtre (Pierre Ollier, Christophe Ruston, Sylvie Bouchet et Clémentine Baert) pour les co-encadrer avec moi. Ils ont abouti à la production d’une vingtaine de sketchs théâtraux.
5 J’ai analysé plus en détail ces aspects dans O. Fournout, “Création et réalité : la représentation théâtrale de l’hypertexte et des relations sur internet”, Les Cahiers du Numérique, no3-4, 2011, et présenté plus généralement les vertus du détour artistique en pédagogie dans P. Corten-Gualtieri, O. Fournout, et al., “Des étudiants réalisent un sketch théâtral ou un clip vidéo pour faire évoluer leurs préconceptions”, Actes du VIe colloque Questions de Pédagogie dans l’Enseignement Supérieur, Angers, 2011, en me fondant sur l’étude d’un cours délivré au Corps des Mines sur les dynamiques de groupe.


L'auteur



Olivier Fournout est enseignant-chercheur à télécom Paristech, dans le département Sciences économiques et Sociales. Il enseigne l’éthique du dialogue, la sociologie du cinéma, la dimension relationnelle du management. Il passe par le détour du théâtre et du cinéma pour aborder les phénomènes de communications interhumaines, comme par exemple dans le cours sur les dynamiques de groupe pour le Corps des Mines, pour le cours « ethique des tICS » en première année à télécom Paristech ou pour le cours « Figures du leadership et des relations humaines au cinéma » en 2d et 3ème années à télécom Paristech. http://ses.telecom-paristech.fr/fournout/

229 vues Visites

J'aime

Commentaires0

Veuillez vous connecter pour lire ou ajouter un commentaire

Articles suggérés

Articles Revue TELECOM

Quels rôles jouent les technologies numériques dans l’évolution de la médecine du travail ? Groupe Santé#196

photo de profil d'un membre

Rédaction Revue TELECOM

01 avril

Articles Revue TELECOM

Le numérique au service de la décarbonisation #196

photo de profil d'un membre

Rédaction Revue TELECOM

01 avril

Articles Revue TELECOM

DC Brain nommé au prix de la croissance #196

photo de profil d'un membre

Rédaction Revue TELECOM

01 avril