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Revue 171 - Télécom ParisTech en 2050

Articles Revue TELECOM

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15/01/2014




Télécom ParisTech en 2050





par Aurore Nova, étudiante de la promotion 2052 dans la revue TELECOM n° 171


«  Bonjour, je m’appelle Aurore Nova, étudiante de la promotion 2052 de l’Université Paris Saclay, collège Télécom ParisTech.

Lyonnaise de naissance, citoyenne européenne depuis que les 35 états de l’Union ont accepté que leurs ressortissants puissent abandonner leur nationalité pour celle-ci.

Je n’ai que 22 ans, mais ma vie, comme celle de tous les êtres humains, a basculé deux fois déjà :

- la première en 2040 (j’avais 12 ans) lorsque le géocroiseur 2040 YP3 a été détecté et que les calculs et recalculs faits par les meil-leurs scientifiques du monde ont montré qu’il allait percuter la terre en 2042. Ce furent 18 mois de panique indescriptible dans le monde, les uns basculant dans le mysticisme le plus total, les autres dans le cynisme et l’hédonisme absolus.

- la deuxième, en 2041, lorsqu’un groupe de chercheurs et ensei-gnants/chercheurs de Paris Saclay, alliant astrophysiciens, mathématiciens, informaticiens, exploitant les plus récentes avancées de la physique des deux infinis et du big data largement développéeS surle plateau, eurent simulé LEUR impact sur la trajectoire du géocroiseur et découvert qu’il passerait finalement à 40 000 km de notre planète.

Immense soulagement des peuples de la terre, prise de conscience (enfin  !) de la fragilité de notre éco-système (que la perspective du réchauffement climatique, qui n’avait plus de détracteurs pourtant depuis 2030, à part quelques fous et illuminés, n’avait pas permise !) et révision corrélative profonde des modèles écono-miques, sociaux et politiques.

Les recommandations du rapport Stiglitz-Fitoussi de 2009 sur le bonheur intérieur brut (BIB), vieux de 33 ans (déjà  !) sont déterrées (au sens propre) des jardins de l’Elysée, puis adaptées aux travaux menés entretemps par les plus illustres institutions académiques mondiales, pour être adoptées par une très grande majorité des états du monde, lors du Sommet Mondial excep-tionnel de 2043, qui se tient symboliquement, sous l’eau, dans ce qui fut l’Etat du Tuvalu, définitivement abandonné par sa popu-lation en 2035 du fait de la hausse du niveau des mers. Tuvalu, devenu cette année-là le premier état virtuel du monde (Très Virtuel soit TV, qui est d’ailleurs l’extension de domaine de cet Etat, et désormais sa seule richesse ! numérique....).
Corrélativement, la définition de la croissance évolue en 2045, permettant de mettre fin à la contradiction entre croissance econsommation accrue des ressources et des matières premières, en quantité finie.

Accessoirement, pour la première fois de l’histoire des grands prix scientifiques, un groupe d’une centaine de chercheurs et ensei-gnants-chercheurs, dont 80 % de l’Université Paris Saclay, se voit décerner à la fois le prix Nobel de physique, la médaille Fields et le prix Nobel de la Paix  ! Et dans le lot, honneur suprême pour Télécom ParisTech, il y a un mathématicien appliqué et un infor-maticien de notre collège, spécialistes tous les deux des techniques d’apprentissage statistique appliquées au traitement de grands volumes de données (et Dieu sait qu’il a fallu en traiter de gros volumes pour arriver à calculer avec précision la trajectoire de 2040 YP3 selon les nouvelles théories).

Je bavarde, je bavarde, mais avec tout cela il est déjà 8h30, et il faut que je me dépêche d’aller en cours pour échanger avec notre professeur de maths sur les points qu’aucun des cours en ligne et aucun des forums associés que j’ai fréquentés n’ont permis de clarifier dans mon esprit  ! Manifestement il se passe quelque chose dans la relation présentielle professeur-élèves que l’ENA ne permet pas  ! Ah oui, j’oublie de dire qu’ENA veut dire désormais « enseignement numériquement assisté » et est donc le nom français officiel du e-learning depuis que l’acronyme « ENA » a été libéré par la disparition de cette prestigieuse école pour ne devenir qu’une option de Sciences Po Paris pour la formation du seul corps administratif de l’Etat.

Au passage, cette formation a désormais une partie commune avec le seul grand corps technique restant, toujours formé par ParisTech, qui a permis de mettre de la science et de la techno-logie dans la formation des futures élites politiques. Et réciproquement ! Voilà qui a permis de sortir la France de l’obscurantisme dans lequel elle glissait progressivement du fait de l’ignorance scientifique croissante des hommes politiques au pouvoir mais aussi du sens politique insuffisant des grands corps techniques qui les rendaient incompréhensibles pour les politiques.

Ma vie d’étudiante à Paris Saclay s’organise en 5 cercles bien iden-tifiés, non concentriques :
- celui de Télécom ParisTech, lieu d’intégration, d’assimilation des savoirs, de réalisation de projets d’innovation par le numérique. Son pouvoir d’attraction sur le campus n’a fait que croître au fil des années, au fur et à mesure de la croissance de l’impact du numérique sur les économies et la société. Un superbe bâtiment construit il y a maintenant plus de 30 ans mais qui n’a pas pris 
une ride. Il faut dire qu’il avait été construit pour durer (comme disait l’un de ses anciens directeurs : « l’école ne déménage qu’une fois par siècle »).
- celui de Palaiseau, l’un des 4 « quartiers » de Paris Saclay, que l’on peut parcourir à pied, au périmètre duquel de nombreuses formations sont organisées par les écoles de ParisTech (dont Polytechnique ParisTech, qui s’était enfin décidée à adjoindre ParisTech à son nom dès 2020, lorsqu’elle avait découvert qu’on la confondait dans les recherches web avec Polytech’ Paris-Sud et parce que ce fut l’une des conditions mises par ses ex-écoles d’application pour un rapprochement institutionnel…)
- celui de Paris Saclay, tout à la fois échelon de visibilité mondiale, et périmètre de « sociabilisation » pour ses étudiants comme pour ses habitants, avec une intense vie, culturelle et sportive…
- celui de l’Ile de France (avec ces lieux de vie et de culture que sont Paris intra-muros bien sûr, mais aussi toutes ces villes d’équilibre francilien, chargées d’histoire (comme Versailles, Saint-Denis, Saint-Germain-en-Laye, Barbizon, Auvers-sur-Oise….), toutes ces villes reliées désormais et depuis 2035, directement par le Grand Paris Express !
- celui du monde entier par l’Internet et les « SoNet » (comme on appelle désormais les réseaux sociaux, Social Networks)

Comme le numérique est partout, notre bâtiment est probablement, avec son voisin à Palaiseau, le centre IPHE (Incubateur, Pépinière, Hotel d’Entreprises, mais qu’on prononce « IF » comme l’arbre droit qui monte au ciel que figure le bâtiment qui l’héberge) et le Learning Center du Boulon (nom de l’ancien quartier du Moulon, rebaptisé ainsi depuis que Centrale-Supelec s’était recentré sur la Mécanique, les Matériaux et l’Energie), celui qui voit passer le plus d’étudiants de collèges différents de Paris Saclay.

En effet tous les projets pluridisciplinaires étudiants de tous les collèges de Paris Saclay comprennent une composante numérique désormais… et le numérique c’est largement nous ! Mais tout le monde est loin d’obtenir le diplôme ou le label Télécom ParisTech, qu’il soit ingénieur, master, créateur d’entreprise ou docteur ! Il faut en effet avoir validé un cursus minimum de 2 ans (ou pour être plus précis de 120 crédits ECTS) pour obtenir le précieux parchemin (et il s’agit bien d’un « parchemin », car numérique ou pas, le précieux papier, encadré, est du plus bel effet dans les « offices » ou les « condos » des diplômés).

Au plan des moyens matériels, depuis que de généreux diplômés, qui avaient réussi dans les années 2020 (avec l’explosion du big data, des services de sécurité numérique, et de l’Internet des objets), et qui avaient entrainé plus généralement les 20 000 autres, avaient permis à l’école de doter une fondation à 1 milliard d’€, ce sont 50 M€/an dont l’école dispose annuellement pour financer ses nouvelles activités et nouveaux projets. De quoi s’affranchir largement des aléas des financements publics sans pour autant abandonner sa mission d’intérêt général!

Comme tous mes camarades futur(e)s ingénieur(e)s, j’espère bien poursuivre par une thèse en entreprise et/ou dans les laboratoires de l’école et, qui sait, avec de la chance et du talent, avoir l’opportunité de ne pas finir ma thèse pour me lancer dans l’aventure de la création d’entreprise ! En effet, si, depuis 2045, 40% des ingénieurs Télécom ParisTech poursuivent par une thèse (dont environ 20% dans les labos du collège), 1/3 d’entre eux ne la finissent pas, pour valoriser, par la création d’entreprise, les inventions associées à leurs travaux ou à ceux de leurs collègues de l’école ! L’école a su ainsi rester fidèle, depuis plus de 30 ans, à son slogan des années 2010 « innover et entreprendre dans un monde numérique », même si l’innovation elle-même a changé de nature…



 















 





A titre d’illustration, finis les dizaines de mètres linéaires de lait dans les hypermarchés en fonction des combinatoires : bio ou pas, écrémé, demi écrémé ou entier, allégé en lactose ou pas, en 25, 50 ou 100 centilitres, en brique, bouteille ou tétraèdre…
Après les événements de 41, l’innovation s’est naturellement concentrée sur des fonctions utiles à l’homme, en rapport avec le développement du Bonheur Intérieur Brut. Et il était temps !! Bien sûr, il existe toujours des marchés de niche pour les fonctions qui ne servent à rien, si ce n’est à permettre à leurs acquéreurs de se différencier voire de se faire remarquer… tout ceci est très humain... Mais l’essentiel de l’effort intellectuel et des ressources (matières premières et énergie) des nations n’y est pas affecté… et c’est tant mieux !
Et c’est bien dans la recherche de la satisfaction des besoins fondamentaux de l’humanité que l’innovation s’est concentrée en priorité. Et à cet égard, le numérique s’est avéré déterminant et ce n’est pas fini, prophétisent les hérauts de la 4ème révolution industrielle :


- En matière de satisfaction des besoins primaires d’alimentation et d’accès à l’eau potable mais aussi à l’énergie, les technologies numériques ont profondément amélioré la performance des systèmes de production et la distribution optimum de ces produits vitaux, saturant ainsi le niveau de « bonheur brut de base » (BBB) ;

- l’équipement de chacun de nous en capteurs en tous genres, l’équipement des plus faibles, des malades, des handicapés, en prothèses, extensions et autres dispositifs artificiels, ont permis de réduire considérablement les maladies chroniques, d’améliorer la prévention des accidents médicaux, et d’accroître la longévité en bonne santé. Contribuant à l’accroissement du bonheur physique (BP) ;

- s’agissant de l’éducation, de la culture et du divertissement, la duplication à l’infini des contenus, leur ubiquité mondiale instantanée, et la capacité à retrouver par simple commande vocale n’importe quelle information multimédia, ont permis une explosion du niveau général de bonheur intellectuel (BI) en tout point de la planète ;

- la possibilité pour tout être humain d’être en relation permanente en 4D (l’espace et le toucher par les systèmes à retour d’effort) avec sa famille et ses amis en tout point du globe a également été un facteur d’accroissement du bonheur affectif (BA).

Tout ceci n’aurait pas été possible sans des ingénieurs du numérique, avec un solide bagage scientifique, fortement innovants et largement sensibilisés aux concepts de base et aux codes et langages des autres grands métiers jugés prioritaires à la veille de cette deuxième moitié du XXIème siècle (agronomes, énergéticiens, médecins, enseignants, artistes, psychologues, etc.). La formation complète de Télécom ParisTech a d’ailleurs été portée à 4 ans, trois ans pour le diplôme d’ingénieur et une année supplémentaire minimum pour le « label » Télécom ParisTech.

La France joue évidemment un rôle clé dans le monde, depuis ce changement de paradigme. En effet, le patrimoine culturel du pays, sa culture, héritée du siècle des lumières, son intense activité dans tous les domaines, scientifiques, technologiques, culturels, artistiques, juridiques, économiques en ont fait le lieu de tous les bouillonnements, de toutes les fertilisations croisées…

Des étudiants du monde entier se rendent désormais à Paris et dans quelques autres grandes capitales européennes à la fois pour acquérir une formation complémentaire mélangeant sciences, technologies, art, design et numérique, mais aussi pour sentir et ressentir les vibrations de l’expérience « live » de la « vieille Europe », ce qu’aucun des dispositifs numériques (même 4D) ne permet de reproduire aujourd’hui.

L’Europe et spécifiquement le réseau PALOMAR (Paris-LondresMadrid-Athènes-Rome) se sont en effet imposés comme capitale culturelle du monde occidental, aux côtés du réseau oriental PESSTOD (pour Pekin-Shanghai-Singapour-Tokyo-Delhi) et d’un troisième grand pôle, qui est en train d’émerger au Proche-Orient autour d’Israël et des pays arabes, berceaux des 3 grandes religions monothéistes, enfin réconciliées (effet secondaire de 2040 YP3 !)… L’Amérique du Nord essaie bien de rester dans la course, mais le matérialisme américain a assez mal résisté à « l’ère post-apocalyptique » (comme on l’appelle aujourd’hui, avec ironie).

D’ailleurs, tous les ingénieurs diplômés Télécom ParisTech doivent valider une expérience (physique et/ou virtuelle) d’au moins 3 mois dans chacun des trois grands pôles mondiaux. Et l’absence d’obligation d’expérience en Amérique du Nord traduit bien à quel point la roue a tourné depuis 2042…

8h55, je suis en retard, car il me faudra plus de 5 mn pour aller de ma chambre au collège de l’innovation par le numérique ! Finalement, en cette année 2050, il reste toujours une frontière pour les ingénieurs du numérique, que mes camarades qui font leur spécialisation sur les communications quantiques arriveront peut-être à atteindre et dépasser, c’est la téléportation. Avec elle, le mot « Télécommunication », inventé par Edouard Estaunié, il y a bientôt 150 ans, couvrira alors bien tous les modes des communications possibles… Espérons qu’on mettra moins de 50 ans pour y arriver ! »



L'auteur


Yves Poilane (1984)
est directeur de Télécom ParisTech depuis août 2007. Cet ingénieur général des Mines est diplômé de l'Ecole Polytechnique (79) et de Télécom ParisTech.
Il est actuellement président de l'association Pascaline, qui travaille à comprendre et anticiper l'évolution des métiers des STIC dans une coopération entre établissements d'enseignement et professionnels, et président de la commission internationale de la Conférence des Grandes Ecoles.
De juillet 2012 à septembre 2013, il fut également Président de ParisTech.






 

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