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Revue 173 - L'audiovisuel et le numérique se marient

Articles Revue TELECOM

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15/07/2014


L’audiovisuel et  le numérique

se marient :

 

mais à quoi ressembleront

leurs enfants ?


Par Emmanuel Gabla (1993) dans la revue TELECOM n° 173
 

Le mariage est prononcé : audiovisuel et numérique sont désormais unis, pour le meilleur et pour le pire.

La progéniture est nombreuse, à l’image de tous les nouveaux usages qui se développent, créateurs de valeur, et déjà devenus d’indispensables relais de croissance pour nos économies soumises à rude épreuve. Et les pouvoirs publics se penchent sur leurs berceaux, ou plus exactement courent après eux lorsqu’ils sont déjà devenus adolescents, le temps s’écoulant tellement plus vite dans ce monde numérique. Et pourtant l’intervention des pouvoirs publics est indispensable, pour garantir que cette révolution se fasse au bénéfice de tous. Pour que ce mariage ait eu lieu, chacun a fait un pas vers l’autre.
 

Ainsi le numérique vit aujourd’hui à l’ère de l’audiovisuel

Combien de fois n’a-t-on pas parlé de la saturation aux Etats-Unis des réseaux des opérateurs de communications électroniques, en fin de journée ou de semaine, quand les Américains regardent en masse, mais de manière individualisée, des séries « à la demande »,grâce aux services de vidéo à la demande par abonnement (VaDA, ou SVOD) ? Ou bien des accords signés par ces mêmes acteurs (Netflix, ou Amazon, pour ne pas les nommer), avec de grands studios pour offrir leurs œuvres (séries, ou films) en exclusivité sur internet ? Oui, consommation de contenus audiovisuels et trafic internet sont devenus en grande partie indissociables. Et la croissance de la part de la vidéo dans le trafic internet, en pleine explosion, n’est pas près de s’arrêter.

Même si le déploiement de la fibre et de la 4G sont là pour absorber ce trafic, et si les opérateurs de communications électroniques ont la tentation d’essayer de le brider, ou en tout cas la volonté légitime de faire en sorte qu’ils soient rémunérés à leur juste valeur en contrepartie de l’utilisation de leurs réseaux (qu’ils modernisent par ailleurs à grand coût), cette croissance très forte du trafic, et ce pour de nombreuses années, fait la quasi unanimité des experts de l’économie numérique des médias. L’arrivée des téléviseursconnectés, ou des appareils reliant le téléviseur à l’Internet (l’Apple TV, la box Videofutur, et, tout récemment arrivée en France, la clef Chromecast de Google, mais aussi depuis plus longtemps les consoles de jeu video, et bien sûr nos boxes des fournisseurs d’accès internet), ne fera qu’amplifier le phénomène en facilitant le visionnage sur le téléviseur de contenus provenant de l’internet (contenus dits OTT, pour Over The Top). La consommation sur tablette et ordiphone (ou smartphone) relève de la même démarche. Et parfois ces deux consommations se superposent, comme dans le cas des écrans dits compagnons : l’émission principale est regardée sur le téléviseur, et les contenus dérivés – échanges sur les réseaux sociaux, ou contenus supplémentaires comparables aux anciens bonus DVD -, sont, eux, regardés sur le téléphone ou la tablette. Au centre de ces évolutions et des mutations qui s’engagent se trouve le contenu audiovisuel. Plus encore qu’auparavant, ce contenu devient un, si ce n’est le premier, moteur de consommation sur internet et se trouve pour de nombreux acteurs au cœur de leur modèle économique. La croissance forte et continue de certains fournisseurs de vidéo à la demande par abonnement confirme le caractère central du contenu audiovisuel, mais aussi l’importance des outils qui en permettent sa promotion et sa consommation. Les grands acteurs de ce marché ont tous en commun de consacrer dans leur stratégie une grande place à la recherche et au développement, notamment de moteurs de recommandations qui permettent de sélectionner dans leur catalogue les contenus correspondant le plus aux attentes du consommateur.

Le « Big Data », en plein essor dans de très nombreux secteurs d’activité, est également l’un des outils devant permettre à ces acteurs d’affiner encore davantage leur offre pour qu’elle corresponde toujours plus aux attentes de leurs clients. Toutefois, cette approche par le traitement de données massives et volumineuses présente aujourd’hui, aux yeux de certaines instances1, des risques qu’il convient d’identifier clairement et de maîtriser. L’information de l’internaute (ou du télénaute) est au centre de ces préoccupations, et un cadre stable et équilibré entre les intérêts des consommateurs et la promotion d’une politique industrielle doit s’établir. Il ne s’agit pas de rejeter cet avenir que certains décrivent comme Orwelien, mais comprendre que l’utilisation des données personnelles, même à grande échelle, peut apporter beaucoup en termes de nouveaux services (et de croissance), à condition qu’elle soit régie par des règles claires, transparentes… et respectées !
 

Mais l’audiovisuel aussi vit à l’ère du numérique

C’est en partant de ces constats et perspectives que le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a engagé dès 2010 des réflexions autour de l’audiovisuel à l’ère du numérique. La démarche était sans ambiguïté : cet univers naissant autour du télénaute ne devait être ni repoussé ni étouffé, mais au contraire être perçu comme un ensemble de nouveaux territoires à investir par nos acteurs traditionnels de l’audiovisuel. Ceci devra se produire au bénéfice de tous, de l’auteur au réalisateur et au producteur, en passant par les chaînes, les opérateurs, les constructeurs d’équipements, sans bien sûr oublier le consommateur. Et les mouvements croisés se multiplient : certains acteurs « traditionnels » de la télévision développent de nouveaux métiers comme la télévision sociale ou nouent des partenariats avec des acteurs de l’internet, qui viennent explorer les territoires de l’audiovisuel en s’appuyant sur leur connaissance des technologies numériques. Par ailleurs, de nouveaux métiers se créent principalement autour de la publicité. Les contenus, notamment français et européens, peuvent et doivent y trouver de nouveaux publics à atteindre.

Fort de l’intérêt manifesté lors d’un colloque qu’il a organisé sur le sujet mi 2011, le CSA a installé en février 2012 la Commission de suivi des usages de la télévision connectée regroupant l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur, et dont les travaux se sont articulés autour de cinq thèmes fédérateurs : l’économie et la concurrence, le financement de la création, la protection des publics sensibles et le profilage, les nouveaux formats publicitaires et les enjeux technologiques.

De ses travaux, la commission a rendu publiques 14 propositions le 5 décembre 20122 parmi lesquelles la poursuite des travaux sur la protection des publics en collaboration notamment avec la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) et en co-régulation avec le secteur, le lancement de réflexions interprofessionnelles pour l’adaptation des obligations réglementaires, la réaffirmation de certains principes en matière de publicité audiovisuelle pour les nouveaux services (ex. : encadrement de la publicité intempestive, adaptation des règles régissant le parrainage et la publicité, etc.) ou encore l’allégement de certaines dispositions publicitaires actuelles (ex. : secteurs interdits, placement de produit, etc.).

Ces propositions dressent des pistes de travail et d’évolution pour le secteur, mais ne sont pas, loin sans faut, un appel à une dérégulation complète. Cependant, tout comme les usages et les modes de consommations de contenus évoluent, la régulation de l’audiovisuel à l’ère du numérique doit également entamer sa mue.

Mais la convergence entre audiovisuel et numérique ne peut se construire sur le reniement des valeurs qui constituent le ciment de notre société : la protection de l’enfance et de l’adolescence, la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, contre les discriminations, contre les appels à la haine et à la violence, la préservation du pluralisme politique, mais également la promotion de la diversité culturelle… et de la liberté d’expression ! Il en va également du principe selon lequel tout acteur tirant un revenu de l’exploitation ou de la distribution d’un contenu vidéo doit participer au système de financement de la création, réinjecter de l’argent dans la pompe !

Il ne s’agit bien sûr pas de plaquer la régulation audiovisuelle sur le monde de l’internet, personne n’est assez fou pour imaginer ça ! Non, il faut, en tenant compte de la spécificité, des codes oserais-je dire, de l’internet, inventer les outils adaptés, nécessairementsouples, qui permettront de garantir le respect des principes fondamentaux que je mentionnais, tout en préservant ce qui fait l’efficacité et la puissance du medium internet. Ces nouveaux outils seront fondés sur la co-régulation, ou l’auto-régulation, reposeront sur la signature de chartes, auxquelles le régulateur (éclairé ?) serait associé. La mission dirigée par Pierre Lescure a esquissé une forme nouvelle, celle du conventionnement – par essence volontaire - que signeraient avec le CSA les acteurs de l’internet tirant des revenus des contenus vidéos qu’ils exploitent et qui, en contrepartie de certains engagements en termes de financement de la création, ou de la protection des publics sensibles, ou du respect de la liberté d’expression, etc. se verraient allégés de certaines contraintes ou assurés de pouvoir être « facilement accessibles » sur les différentes plateformes.
 

Et tout simplement, l’audiovisuel numérique !

Mais au-delà de ces nouveaux services et de ces nouveaux usages, n’oublions pas que le terminal devant lequel nos concitoyens passent le plus de temps, c’est encore et toujours le bon vieux téléviseur : un peu moins de 4h par jour ! Certes il est devenu plat, il affiche des images en haute définition, mais il véhicule les programmes des chaines, ces fameux programmes linéaires. Et souvenons-nous que près d’un français sur trois n’a accès à la télévision que par son antenne râteau. Si l’on doit à tout prix penser aux conditions de l’émergence et du développement des nouveaux services « à la demande », il ne faut pas négliger la télé d’aujourd’hui, et son avenir, c’est-à-dire penser à la généralisation de la haute définition pour toutes les chaînes de la TNT, et peut-être, demain,l’introduction de l’ultra-haute définition sur cette plateforme

Alors oui, le mariage est consommé. Oui, les enfants sont là, on doit les chérir, mais aussi les éduquer. Il nous faut réinventer un nouveau programme scolaire, qui fasse davantage appel au sens critique et à l’esprit créatif.

Mais doit-on pour autant se désintéresser des parents ?
 

1 : Publication du 26 mars 2014 du Contrôleur européen de la protection des données

2 : http://www.csa.fr/en/Services-interactifs/Televiseurs-connectes/Presentation-des-travaux-de-la-Commission-de-suivi-des-usages-de-la-television-connectee


 

L’auteur
 


Emmanuel 
Gabla (1993), est diplômé de Polytechnique et de Télécom ParisTech. Il fut notamment Conseiller pour les affaires industrielles, chargé des télécommunications, de la société de l’information, de la poste et des affaires industrielles du marché intérieur à la représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne à Bruxelles de 1999 à 2002, conseiller technique de Jean-Pierre Raffarin à Matignon avant de devenir en 2005 directeur adjoint du cabinet de PatrickDevedjian, alors ministre délégué à l’Industrie. Chef du service des technologies et de la société de l’information, à la direction générale des entreprises jusqu’en 2009, il fut nommé ensuite membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel.

 

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