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Revue 173 - La digitalisation de la presse écrite : vers la fin de l'imprimé ?

Articles Revue TELECOM

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15/07/2014



La digitalisation de la

presse écrite :

 

vers la fin de l’imprimé ?



Par Olivier Le Bot (1983) dans la revue TELECOM n° 173
 

L’informatisation, l’avènement d’Internet et la démocratisation des supports de lecture mobile ont induit pour la presse écrite des évolutions qui peuvent laisser augurer d’une presse sans imprimé. La disparition du papier est-elle fatale ? En tous cas, bien des incertitudes pèsent sur le modèle de remplacement.

L’affaire Dreyfus, Citizen Kane, le Watergate, le Rainbow Warrior sont, pour ne citer qu’eux, autant d’exemples de l’influence d’un quatrième pouvoir puissant incarné par des entreprises prospères. L’heure n’est plus aujourd’hui au triomphalisme pour une industrie dont la digitalisation modifie les fondements historiques. Trois grandes étapes successives ont conduit l’industrie à se réformer.
 

L’informatisation : une révolution industrielle

La presse écrite est adossée à un processus de fabrication d’industrie lourde ; l’impression et l’acheminement dans des délais très courts de centaines de milliers d’exemplaires – pour les titres les plus importants – vers des dizaines de milliers de points de vente ou d’abonnés nécessitent un outil industriel où chaque rotative coûte au moins le prix d’une rame de TGV. L’informatisation n’a pas induit de rupture technologique majeure sur le procédé d’impression mais a induit une transformation complète des procédés techniques en amont. Depuis l’article ou la photo jusqu’à la rotative, les systèmes informatiques ont permis d’unifier les systèmes d’édition, de mise en page, de traitement et de correction d’image, d’intégration des publicités pour aboutir à un procédé appelé C.T.P. (computer to plate). Hormis le fait de saisir leurs articles sous traitement de texte, cette période a eu peu d’incidence sur le travail des journalistes, là où toute l’organisation des plateaux techniques a été complètement transformée par l’irruption des écrans.
 

Internet : une première révolution éditoriale et marketing

Dans l’histoire des médias, l’arrivée de nouveaux média, radio ou télévision, n’a pas supplanté le précédent et il s’est construit une coexistence où chacun a trouvé sa place sans que l’un juge utile de prendre pied sur le terrain de l’autre. Avec Internet, les médias historiques ont très vite ouvert des sites en coexistence avec des « pure-players ».

Au départ, les contenus se limitaient au texte et à l’image puis se sont progressivement enrichis de vidéos avec la généralisation du haut débit.

Les médias traditionnels ont pour la plupart exploité des sites « compagnons » de leur contenu traditionnel en s’adaptant progressivement aux caractéristiques d’Internet. Les « pure players », affranchis du processus de fabrication d’un journal ont dès le départ adopté les possibilités ouvertes par Internet.
 

Une révolution éditoriale

La révolution d’Internet a impacté l’organisation des rédactions des journaux dans trois dimensions :

La dimension temporelle : l’immédiateté a remplacé la périodicité, caractéristique de la presse : quotidienne, hebdomadaire, mensuelle etc. Le rythme de production éditoriale traditionnel s’est révélé inadapté aux exigences de « temps réel » induit par le nouveau média. Face aux « pure players », qui référencent l’actualité en temps réel, les journaux ont dû s’adapter pour conserver leur spécificité de valorisation du travail de journalisme et d’éditorialisation.

La dimension linguistique : le format de l’écriture pour écran et celui de l’écriture pour papier imprimé ne coïncident pas : un style plus court doit être adopté pour accrocher le lecteur qui limite les développements du propos.

La dimension sociale liée à l’interactivité : traditionnellement, l’interactivité entre un journal et ses lecteurs se limitait au courrier des lecteurs. Avec Internet, le site devient forum, un article est remarqué par le nombre de commentaires qu’il suscite ; les lecteursdeviennent eux-mêmes contributeurs voire journalistes à part entière par le biais de blogs par exemple.

Pour les journaux, l’organisation des rédactions s’est trouvé notablement remise en cause par la coexistence entre le titre imprimé et le site Internet : certains ont mis en place une organisation bi-media où les journalistes contribuent aux deux supports, d’autres à l’inverse ont préféré conserver deux rédactions séparées (avec des « passerelles »).
 

Une révolution marketing

Les ressources de journaux proviennent de deux grandes sources (hormis les aides de l’Etat pour une catégorie d’entre eux) : les recettes de diffusion obtenues de leurs lecteurs (acheteurs au numéro, abonnés ou grands comptes) et les recettes publicitaires (en provenance d’annonceurs commerciaux ou sous forme d’annonces classées).

En ce qui concerne les annonces classées (immobilier, emploi, ventes entre particuliers etc.) les sites Internet ont aujourd’hui remplacé les journaux qui – c’est le cas du Figaro – ont parfois pu accompagner la tendance mais ont la plupart du temps vu disparaître ce chiffre d’affaires, ce qui s’est accompagné de faillites pour les entreprises spécialistes de la presse gratuite d’annonces.

Rares ont été les acteurs à miser sur un paiement des contenus par les internautes (à l’exception notable de Mediapart, du Monde et des Echos) ; le modèle économique des sites d’information générale est exclusivement publicitaire, ce qui s’accompagne d’unecourse à l’audience. Le pari de l’audience est aujourd’hui gagné, les grands sites d’information cumulent plusieurs millions de visites par mois ; en revanche la monétisation de cette audience pose problème dans la mesure où la surabondance de l’offre a fait chuter les recettes pour mille pages vues à quelques centimes d’euro. Divers experts ont évalué que pour cent euros de recettes publicitaires perdus sur le print, seulement dix reviennent sur le Web.

L’équation économique des sites est donc particulièrement délicate du fait de recettes certes en croissance mais qui ne parviennent pas à couvrir les coûts générés par leur exploitation. La question est donc aujourd’hui de « monétiser » une large audience et/ou deconquérir une audience plus restreinte séduite par des contenus édités, riches et variés par tous les moyens offerts : paiement à l’article, à l’abonnement, premiums, freemiums etc.
 

La mobilité digitale augure-t-elle de la fin de l’imprimé ?

L’équipement très rapide de la population en smartphones et tablettes a modifié la relation à l’information et à la lecture en amplifiant les tendances de l’Internet fixe : les alarmes sont en temps réel dans n’importe quel lieu et l’accroissement de la taille des écrans asensiblement amélioré le confort de lecture. L’amélioration des débits rendra très vite le confort d’utilisation similaire à celui de l’Internet fixe.

Le phénomène de transfert a vocation à s’amplifier dans les années qui viennent (la diffusion papier régresse sur une pente de 5% par an – source Observatoire des medias) et il propose à la presse une mutation complexe entre une industrie lourde et l’agilité liée aux technologies mobiles. Le lecteur a aujourd’hui le choix entre un imprimé qu’il achète et des articles qu’il lit dans un environnement encadré de publicités plus ou moins agressives.

La monétisation de contenus riches variés et édités sur support digital est un enjeu crucial dans une période où le chiffre d’affaires de l’imprimé ne cesse de reculer. Les concurrents ne sont plus seulement les autres journaux ni même les autres médias mais bien les géants de l’Internet qui contrôlent une forte part de marché publicitaire (Google et bientôt Facebook ou Twitter) ou l’accès aux internautes via les stores (Apple, Amazon etc.), sans compter avec la production de contenus par les internautes eux-mêmes.

Plusieurs pistes d’adaptation peuvent être aujourd’hui évoquées :

• l’adaptation de la filière industrielle grâce à la mise en œuvre d’imprimantes numériques visant à supplanter l’impression centralisée par des îlots géographiquement plus petits ;

• une politique commerciale et marketing résolument tournée vers l’internaute lecteur dans le but de lui faire payer un contenu riche et varié multi-supports dans une exigence éditoriale réaffirmée ;

• affiner une offre locale ou microlocale là où les géants standardisent une offre mondiale ;

• proposer une offre de services liés à la marque aux fins de monétiser les très larges audiences réalisées par l’offre des journaux.

Quelle voie est la plus prometteuse ? Certainement une combinaison de ces pistes adaptée à la position de chacun des acteurs.
 



La grande étude Global One réalisée par l'ensemble des acteurs du secteur met déjà en évidence la
mutation










Il est par ailleurs notable d'observer que toutes les générations sont concernées, même si les 50 ans et plus restent encore attachés à l'imprimé



 
 


L’auteur


Olivier 
Le Bot (1983), 49 ans, ingénieur des Ponts, ancien du Collège des ingénieurs, entre dans la presse écrite par la voie de l’imprimerie, à l’occasion du renouvellement des installations du Monde. Il dirige ensuite la diffusion des abonnements et ventes au numéro, avant de rejoindre Le Point en tant que publisher. Depuis neuf ans, il exerce les fonctions de consultant pour divers titres de la presse écrite (Le Figaro, Que choisir, La Tribune, L’Express, etc.)

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