Retour aux actualités
Article suivant Article précédent

Revue 173 - Sur vos écrans : il était une fois la révolution... numérique

Articles Revue TELECOM

-

15/07/2014



Sur vos écrans :
 

il était une fois la révolution …

numérique



Par Igor Primault (2005) dans la revue TELECOM n° 173


« Le numérique, c’est facile et c’est pas cher ». Cet aphorisme hautement discutable, couramment entendu il y a encore quelques années dans le petit monde de la production cinématographique, a cédé la place à l’implacable réalité de la numérisation : une complexité souvent accrue, des besoins d’investissements et de R&D accélérés, dans un environnement en mutation permanente et au modèle économique incertain.
 

Parmi les corps de métier qui en ont parfois fait la difficile expérience, les industries techniques du cinéma et de l’audiovisuel sont au premier rang. Ce terme générique réunit l’ensemble des prestataires techniques du secteur : constructeurs et loueurs de matériel, laboratoires et postproducteurs, sociétés d’effets visuels et studios d’animation, etc.

Rappel de l’« ancien monde » : technologiquement maîtrisé, stable, rassurant : l’ensemble des équipements de tournage, de post-production et de diffusion en salles s’appuyaient sur la pellicule photochimique, principalement sur le fameux « 35 mm », standard international depuis 1909. Une exceptionnelle pérennité, sur plus d’un siècle, de ce support, qui permettait aux prestataires d’exercer une activité stable, éprouvée, et fondée sur des investissements dans des équipements certes coûteux mais à très longue durée de vie.

Le numérique a fait voler en éclat cette stabilité. Dès les années 90, dans le secteur de l’animation et des effets visuels, puis de manière progressive pour toute la postproduction. Plus récemment, surtout, de manière exceptionnellement rapide, au niveau de la diffusion en salles et du tournage.

Côté salles, l’accélération violente de la numérisation des salles de cinéma a un visage : celui des humanoïdes bleus d’Avatar. L’engouement du public (largement retombé depuis) pour une diffusion en 3D-relief, que seule permet la projection numérique, fera affluerles spectateurs… surtout dans les salles déjà numérisées ! À l’époque, fin 2009, moins de 1 000 écrans (sur plus de 5 000) sont numérisés en France. Quatre ans après, le projecteur 35 mm est devenu un objet de musée et la numérisation des salles est achevée, détruisant au passage l’activité la plus rémunératrice des industries techniques : le tirage de copie de séries en 35mm.

Côté tournage, la bascule a été tout aussi brutale : près des deux tiers des films étaient encore tournés via des caméras 35 mm en 2010. Désormais plus de 90% d’entre eux le sont en numérique. Une rupture non seulement technologique, mais aussi économique :

• Les caméras sur pellicule pouvaient durer 10 à 20 ans. Les caméras numériques connaissent un rythme d’obsolescence extrêmement rapide, entretenu par les fabricants de matériel internationaux. Certains modèles, achetés aux prix fort un an plus tôt, ne quittent plus les étagères des loueurs, sans cesse obligés de réinvestir dans le nouveau produit réclamé par leurs clients ;

• Les frontières entre les mondes amateur et professionnel se sont estompées. Chaque segment d’activité, notamment en postproduction, a vu émerger des dizaines de microstructures, parfois équipées à bas prix avec du matériel électronique grand public, offrant une alternative « low cost » aux prestataires historiques. De certaines ont émergé des acteurs de qualité, innovants, parfois disruptifs. D’autres ont disparu, non sans avoir contribué à l’éclatement du marché et à la chute des prix.

Ces changements imposent désormais aux industries techniques d’avoir une vision prospective aiguisée et de développer des efforts de R&D conséquents pour tirer le meilleur parti économique, industriel et culturel du numérique et préserver, en l’adaptant, l’exceptionnel savoir-faire français dans ces secteurs.

Pour accompagner cette mutation, les pouvoirs publics ont pris leurs responsabilités.

En premier lieu, en accompagnant la numérisation des salles de cinéma par un double mécanisme :

• un dispositif général prévu par la loi du 30 septembre 2010, instaurant le versement de contributions financières des distributeurs aux exploitants, principalement au cours des deux premières semaines de sortie d’un film en salles ;

• par la mise en place complémentaire, via le CNC, d’une aide publique à la numérisation des salles de plus petite taille, dont l’économie ne permettait pas l’acquisition de matériels de projection numérique, y compris dans le cadre de la loi. Le CNC a ainsi contribué, avec le soutien des collectivités territoriales, à la numérisation de près de 1 300 écrans. Ce qui a permis de consolider l’exceptionnelle diversité et densité du parc de salles français, là où nombre de pays voisins ont fait face à nombre de fermetures de salles art et essais, incapables de financer leur transition numérique.


En second lieu, en réformant en profondeur les aides du CNC aux industries techniques, modernisées pour pouvoir mieux accompagner ces entreprises dans la dématérialisation croissante des supports et des processus, dans un transfert de la valeur du produit vers le service, et de restructuration des métiers autour de l’échange et la conservation de données numériques ;

Enfin, en améliorant les dispositifs de crédit d’impôt destinés aux productions cinématographiques et audiovisuelles, afin à la fois d’enrayer la délocalisation des œuvres françaises et d’attirer un nombre croissant de tournages étrangers en France. Ceci dans uncontexte de concurrence fiscale croissante d’un grand nombre d’États européens et du Canada, notamment, motivée par la manne que représentent les dépenses de fabrication d’un film et les nombreux emplois induits, aussi bien pour un tournage classique qu’à plus forte raison pour les films d’animation ou à multiples effets spéciaux.

Au-delà des impacts du numérique sur la fabrication des films, ceux sur la diffusion des œuvres, notamment en vidéo à la demande (VàD) et à la télévision, sont largement développés dans les autres pages de ce numéro, tant en termes de risques que d’opportunités d’exposition et de diversité élargies. Mais soyons clairs : celles-ci ne seront pas spontanées !

La fameuse « longue traine » ne se développera réellement qu’à l’appui d’un travail éditorial de profondeur, de qualité, porté notamment par les services de VàD. Via des mises en avant, regroupements et analyses thématiques, des bonus spécifiques, des informations enrichies autour des œuvres, des recommandations pertinentes, etc. Sans éditorialisation et marketing digital adéquats, une œuvre peut certes être disponible, mais sans rencontrer le moindre public.

Pour éviter qu’au contraire la longue traîne ne devienne mini-jupe, par effet de concentration au profit des titres les plus grand public et des hypermarchés mondiaux de la VàD, les pouvoirs publics doivent soutenir, avec des moyens modernes et adaptés, la diversité culturelle en VàD :

• au profit des œuvres de patrimoine, riches de l’exceptionnelle qualité du cinéma français du XXème siècle. L’ambitieux dispositif d’aide à la numérisation des œuvres de patrimoine, en qualité 2k/4k (bien supérieure à la haute définition !), mis en place par le CNC depuis 2012 répond précisément à cet objectif ;

• en soutenant les services français de VàD vertueux, non seulement pour leurs actions éditoriales en faveur des œuvres françaises et européennes, mais aussi pour leurs projets de R&D destinés à améliorer l’ergonomie des offres et la qualité des services proposés. Des mécanismes de ce type existent au CNC depuis plus de 5 ans. Ils ont désormais besoin d’être renforcés, pour pouvoir accompagner, à un moment décisif, les projets les plus ambitieux. Ne manque que l’autorisation de la Commission européenne, qui pourrait intervenir prochainement, à l’issue de plusieurs années de discussions…

Tant pour la fabrication des œuvres que pour leur diffusion, le numérique est désormais le pain quotidien de l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur. La mutation des usages et des processus n’en est toutefois qu’à ses débuts. Les modalités de soutien public aux œuvres cinématographiques et audiovisuelles, aux nouvelles formes de création animée et aux modes de diffusion innovants devront en permanence continuer à s’y adapter pour que la diversité culturelle demeure ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : un enjeu d’une extrême modernité.

 

L’auteur
 


Igor Primault 
(2005),
 ingénieur du Corps des Mines, diplômé de l’École polytechnique, Igor Primault commence sa carrière en 2005 à l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP), en occupant plusieurs postes relatifs aux enjeux de régulation du haut débit et de la fibre optique, aux questions audiovisuelles et à la neutralité de l’internet.

Il est nommé au Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) en 2010 en tant que Directeur adjoint du multimédia et des industries techniques, avant d’y prendre en septembre 2011 ses fonctions actuelles de Directeur de l’innovation, de la vidéo et des industries techniques.

207 vues Visites

J'aime

Commentaires0

Veuillez vous connecter pour lire ou ajouter un commentaire

Articles suggérés

Articles Revue TELECOM

Revue TELECOM 195 - 5G : une révolution numérique des télécoms ?

photo de profil d'un membre

Melina LAURICELLA

16 janvier

Articles Revue TELECOM

Revue TELECOM 195 - Dans la lumière Brune

photo de profil d'un membre

Rédaction Revue TELECOM

15 janvier

Articles Revue TELECOM

Revue TELECOM 195 - Onboarding, intégration, rétention... what for ?

photo de profil d'un membre

Rédaction Revue TELECOM

15 janvier