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Revue 174 - Entre collaboration et concurrence, le standard : un incontournable

Articles Revue TELECOM

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15/10/2014



Entre collaboration

et concurrence, le standard : 

un incontournable



Par Paul Jolivet (1995) dans la revue TELECOM n° 174
 

La standardisation s’est imposée au départ comme le lieu de l’action collaborative de l’industrie naissante de la mobilité. L’impératif économique et les intérêts industriels se sont doucement imposés, aboutissant parfois à des échecs ou à la fragmentation d’un marché hyperconcurrentiel. Les contributeurs cherchent aujourd’hui dans la standardisation un nouvel équilibre (rapport de force) …
 

Au commencement étaient les solutions propriétaires

Les systèmes de télécommunications mobiles ont été développés autour de grandes sociétés comme Motorola, Nokia, Ericsson ou Nortel. Leurs solutions propriétaires avaient pu s’imposer comme des standards de facto, tel le NMT scandinave. Le besoin d’un système commun s’impose dans les années 1980-90, le continent européen regroupant typiquement les contraintes de l’interopérabilité (beaucoup de pays développés, une « faible » superficie et donc un besoin d’harmonisation transfrontalière et des situations d’itinérance plus fréquente) ainsi que solutions à ce défi (des industriels maîtrisant la technique, un soutien politique et un marché suffisamment vaste pour tous les acteurs).

On voit naturellement une initiative naître en Europe qui donne le GSM. Cependant les industriels posent rapidement des bornes au champ de la standardisation, pour permettre le développement de produits interopérables sans toutefois les priver de différenciation. C’est ainsi par exemple que l’interface homme-machine du téléphone n’a jamais été standardisée.
 

L’évidence d’un monde qui vise l’interopérabilité

Pour atteindre la dimension internationale et permettre l’itinérance, les systèmes mobiles doivent apporter un niveau d’interopérabilité idéal, qui est apportée par la standardisation (ou le monopole!). L’approche « standard » supportée par une volonté politique forte fait le succès du GSM, issu de centres de recherche d’opérateurs à l’époque contrôlés par les administrations nationales puis intégré à des instances européennes : Conférence Européenne des administrations des Postes et Télécommunications (CEPT) d’abord,European Telecommunication Standard Institute (ETSI) ensuite. L’influence politique directe s’estompe à la suite de la privatisation des opérateurs historiques. Cette influence se retrouve maintenant au niveau d’instances supranationales, comme la CommissionEuropéenne.

Pour sortir d’un cadre parfois jugé trop européen, l’évolution du GSM en 3ème génération est spécifiée au 3rd Generation Partnership Project (3GPP) qui réunit les membres d’organisations régionales ou nationales :

• Américaine (ATIS),

• Chinoise (CCSA),

• Japonaises (ARIB et TTA),

• Coréenne (TTC),

• Européenne (ETSI).

Cette dimension permet de construire un consensus mondial en préservant les fiertés régionales. Les partenaires formant le 3GPP transposent au niveau régional les résultats du consensus international. Si certains regrettent la lourdeur du système qui en découled’autres en jouent. Dans certains cas, intégrer un changement dans les spécifications peut prendre au mieux des mois, des fois des années. C’est le prix du consensus au sein des organisations ouvertes à tous les acteurs de la téléphonie mobile. Il arrive aussi que ceconsensus soit impossible à atteindre et que le standard échoue à définir une seule implémentation, laissant à plusieurs options la possibilité de s’imposer sur le marché.
 

Une prolifération de forums …

A côté de la standardisation « institutionnelle », des forums d’industriels se sont créés pour développer des solutions hors cadre de la standardisation ou pour accélérer la spécification, généralement en réunissant des acteurs aux intérêts convergents et entre lesquels il est plus naturel de collaborer. Il s’agit parfois de mettre en place un cadre qui donne l’apparence du consensus alors que le but est de s’en affranchir. Il peut s’agir d’associations d’industriels aux métiers proches, voire identiques (ex. GSM Association qui regroupe les opérateurs) ou de forums focalisés sur une problématique (ex. Wireless Village sur la messagerie instantanée en son temps).

L’enthousiasme un peu euphorique, et l’investissement tous azimuts ont fait les beaux jours de ces organisations qui n’ont pas toutes survécues au retour à des considérations plus rationnelles et aux exercices de priorisation budgétaires liés à la contraction économique post-2000. Une sorte de ruée vers l’or en quelque sorte dont seuls ceux bénéficiant d’une véritable légitimité sortent renforcés. Lutte insensée entre les forums qui défendent leurs solutions, au dépends parfois du déploiement d’une solution voire au profit de l’émergence de solutions propriétaires.
 

Standardisation, une fin, mais aussi un moyen

La propriété intellectuelle et industrielle est au cœur des initiatives de standardisation. Un industriel ne se lance dans de tels travaux qu’avec l’espoir d’y influencer la sélection de solution techniques basées sur les brevets qui lui sont les plus favorables (idéalementles siens!) afin de limiter les coûts de licences nécessaires à l’implémentation de ses produits ou mieux de générer un revenu lié à son portefeuille de brevets. Etrangement, le revenu de licence pour Microsoft est aujourd’hui supérieur sur un produit Android à celui dégagé par son équivalent Windows Phone.

Bien souvent, les acteurs impliqués disposent chacun d’arguments à faire valoir lors de négociations liées à la propriété industrielle. C’est sur un constat d’équilibre des forces que se basent notamment les accords de licences croisées. Cet équilibre est fragile et peutreprésenter une barrière infranchissable à l’entrée pour un nouvel acteur. Un rôle de l’organisme de standardisation est également de fournir un cadre clair quant à l’utilisation de technologies brevetées dans les standards (par exemple, un organisme peut ériger en exigence de base l’attribution de licences à coût raisonnable et sans discrimination). Le standard est ainsi également perçu par les différents acteurs comme un environnement où le risque est limité : les solutions techniques pourront être mises en œuvre dans un cadre borné; en d’autres termes, «on sait où on met les pieds».

Pour les entreprises, la participation aux travaux de standardisation est aussi gage de visibilité, d’une certaine rentabilité et de lobbying. Nombre de sociétés développent des structures au sein de leur R&D dont les membres ont pour objectifs d’occuper des rôles officiels au sein des comités, d’offrir une meilleure visibilité pour l’entreprise (innovante) et de déposer des brevets essentiels. On s’est éloigné de l’image du lieu de collaboration que la standardisation était dans les années 1980-1990. Le contexte économique incertain et une concurrence féroce sont passés par là.
 

Le renouveau des standards de facto

La puissance de certains géants de l’Internet a donné lieu à plusieurs initiatives d’envergure et au destin plus ou moins heureux. On pense évidemment d’abord à Google et à sa plateforme Android ou à Microsoft et Windows Phone. Le premier choisit une approche business de l’open source alors que le second propose la licence gratuite (pour les écrans de moins de 9 pouces). Dans les deux cas, le modèle économique n’est pas directement lié à la valorisation de la plateforme, mais plutôt à sa certification, l’utilisation d’une marque ou d’applications liées et payantes. Le standard de facto est avant tout l’illustration de la force de la loi de l’offre et de la demande, surtout lorsque certains acteurs maîtrisent bien le pilotage de cette demande. La visée monopolistique n’est jamais loin, soulevant la question de l’adhésion d’autres industriels à ce standard de facto. En effet ces derniers devront passer de la position de partenaire ou supporteur de la solution à celle de concurrent de son promoteur. Certains pensent donc à se protéger:

• Samsung par exemple tient à faire vivre son initiative Tizen qui lui permet autant de conserver une alternative à Android que de mettre un pied dans l’arène (non sans difficultés car la société peine à trouver du support chez les autres industriels).

•  Afin d’éviter l’écueil du partenaire-concurrent, Google a choisi de revendre Motorola Mobility une fois le portefeuille de brevets récupéré.

•  Microsoft peine à trouver des industriels ayant l’intention d’utiliser son système et tente de faire du rachat de la branche mobile de Nokia un catalyseur de l’adoption de Windows Phone.

•  Apple s’est affranchi de cette problématique en n’accordant pas de licence pour iOS mais en développant un écosystème d’accessoires certifiés.
 

Interopérabilité et standard, un couple pérenne

L’interopérabilité est plus que jamais un impératif incontournable des technologies de mobilité. La standardisation conserve son statut de vecteur privilégié pour atteindre ce but. Les acteurs du domaine en ont pleine conscience et maintiennent leur investissement dans le standard, mais en tenant à maîtriser les coûts liés. Ils réduisent à cet effet le nombre d’organismes dont ils sont membres ou poussent ces derniers dans une démarche de consolidation.

Même si l’état d’esprit a changé, la standardisation reste basée sur la recherche du consensus. Ce dernier conserve toute sa valeur et son caractère d’impulsion pour une technologie, quand bien même il aurait été plus difficile à obtenir qu’auparavant.

 

L’auteur

Paul Jolivet (1995) est Directeur Recherche et Standards en Europe de LG Electronics (téléphones mobiles). Son champ d’action est principalement l’innovation et la standardisation. Il est Président du 3GPP CT WG6 (Applications carte à puce)et de l’ETSI SCP TEC (Spécification de la plateforme carte à puce multi applicative).
Il enseigne régulièrement dans plusieurs Ecoles dont Télécom ParisTech et Télécom Bretagne. Il étudie par ailleurs à l’Université Paris Dauphine dans le cadre d’un Doctorate of Business Administration sur le domaine de l’Innovation.

 

 

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