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Revue 174 - Et si les MVNO sauvaient lesTélécoms ?

Articles Revue TELECOM

-

15/10/2014




Et si les MVNO sauvaient

les Télécoms ?




Par Philippe Sikora (2003) dans la revue TELECOM n° 174
 

Dans un contexte de consolidation et de besoin d’investissement massif dans les réseaux à très haut débit, les MVNO permettent de financer les déploiements tout en poussant la concurrence et l’innovation.


Le marché mobile français baisse en valeur et explose en volume

Le secteur mobile français traîne une image sulfureuse héritée de la période (trop ?) faste de la décennie 2000, caractérisée par un marché peu concurrentiel, des marges élevées, et une croissance à deux chiffres. Tout le monde sait que la donne a changé depuis l’arrivée d’un quatrième opérateur, mais peu de gens réalisent l’importance de la rupture qui a eu lieu, et ce au plus mauvais moment, alors que les investissements nécessaires au déploiement de la 4G sont maximum.



 












Evolution des revenus mobiles France entière- Source : ARCEP

 

L’évolution du chiffre d’affaires du secteur est éloquente : il n’aura fallu que 3 ans pour revenir à la situation qui prévalait 10 ans plus tôt, et le profil de la courbe ne laisse pas espérer une reprise à court terme.

En effet, les revenus de la voix s’effondrent à vue d’œil depuis fin 2010, pratiquement divisés par deux en moins de quatre ans, et les revenus des SMS/MMS sont en baisse.
                                     
Les revenus de la data ne permettent absolument pas de compenser cette baisse. Ils sont encours de stabilisation depuis fin 2013 malgré le lancement de la 4G : le seul relai de croissance est au point mort.

Cette baisse violente des revenus intervient paradoxalement sur un marché extraordinairement dynamique : le parc mobile métropolitain est passé de 42 à 78 millions de lignes en 10 ans, et les usages ont littéralement explosé, en particulier pour la data qui croît de 75% par an depuis 2010. On a consommé plus d’Internet mobile au premier trimestre 2014 que sur toute l’année 2011. Pourtant, la facture moyenne mensuelle par ligne est en chute libre. Elle a perdu pratiquement un tiers de sa valeur en trois ans, passant sous les 17€ au premier trimestre 2014.

Dans le même temps, les opérateurs sont engagés dans une course au déploiement de la 4G. Ainsi, le rythme des investissements du secteur télécom reste au-dessus de sa tendance historique, à plus de sept milliards d’euros par an, sans compter les achats de licences entre 2010 et 2012.

L’industrie des télécoms est par essence intense en capital : les coûts d’un réseau mobile sont importants, et une partie de ces coûts liés à la couverture du territoire ne dépend pas du nombre de clients. Face à ces coûts fixes, les plus petits opérateurs de réseau sont défavorisés.

La conséquence du tarissement des recettes conjuguée à des investissements élevés n’a pas tardé à se faire sentir : la santé financière des opérateurs, autrefois florissante, se dégrade. C’est particulièrement le cas pour le plus petit des opérateurs historiques, Bouygues Telecom, qui a affiché un résultat opérationnel négatif sur le premier semestre 2014 et s’est engagé dans un plan d’économie radical pour revenir à l’équilibre.


 









                                  

T1 2014, France entière- Source : ARCEP






 


















 


Investissements des opérateurs de communications électroniques- Source : ARCEP



Le marché mobile se concentre en Europe … au grand dam des régulateurs

Les difficultés financières des opérateurs ne sont pas un particularisme français. De nombreux pays européens font face à des situations similaires, pour les mêmes raisons : marché mature, coûts d’infrastructure importants et concurrence forte sur le marché de détail dans un marché à 4 acteurs qui conduisent à la nécessité de faire des économies. Or dans une industrie de réseaux, pour réaliser des économies d’échelle, il faut d’une manière ou d’une autre opérer des rapprochements entre acteurs. Ces rapprochements peuvent être plus ou moins importants, depuis l’itinérance jusqu’à la fusion absorption en passant par la mutualisation des réseaux.

Le premier mouvement de rapprochement important a été la fusion d’Orange et T-Mobile au Royaume-Uni avec la création de la joint-venture Everything Everywhere qui opère à présent leurs deux marques.

Trois autres fusions pures et simples ont depuis été menées à bien, en Autriche, en Irlande et en Allemagne, réduisant à chaque fois le nombre d’opérateurs de réseau de quatre à trois.

En France toutes les voies sont expérimentées :

•  l’itinérance 2G et 3G de Free sur le réseau d’Orange qui est une forme particulièrement étendue de MVNO ;

•  l’accord de mutualisation de réseau entre SFR et Bouygues Telecom qui vont se partager la couverture du territoire en dehors des grandes agglomérations. Sur plus de 90% du territoire, il n’y aura plus qu’un seul réseau là où il y en avait deux auparavant.

•  et surtout le possible rachat de Bouygues Telecom. Annoncé comme imminent début 2014, il semble s’éloigner après les déclarations récentes de ses dirigeants. Cependant, tout laisse penser qu’un rachat par les autres acteurs du secteur est inévitable à moyenterme.

Ce mouvement de consolidation est loin d’être terminé puisque début septembre 2014, le troisième opérateur espagnol (Orange) a manifesté son intérêt pour le quatrième (Yoigo). En Norvège, à l’issu du rachat de Télé 2 par Netcom, les deux principaux opérateurs mobiles concentreront 90% du marché.

Partout en Europe, les opérateurs cherchent à réduire les coûts fixes et limiter l’intensité concurrentielle. Les régulateurs sont inquiets et cherchent à maintenir la concurrence, ils se tournent systématiquement vers les MVNO.

















 

       Schéma technique du FULL MVNO EIT raccordé à Orange et SFR - Source : EIT



Un MVNO est un opérateur mobile dégroupé

Un MVNO (Mobile Virtual Network Operator, ou Opérateur de Réseau Mobile Virtuel) est un opérateur qui n’a pas fait l’acquisition d’une licence l’autorisant à utiliser des bandes de fréquences pour développer un réseau de téléphonie mobile. Il bâtit des offres detéléphonie mobile destinées au marché de détail en achetant les prestations nécessaires à l’un des opérateurs disposant d’une telle autorisation (Orange, SFR, Bouygues Telecom et – théoriquement - Free Mobile) que l’on appelle MNO ou « opérateurs hôtes ». UnMVNO peut également vendre sur le marché de gros à d’autres MVNO, on parle alors de MVNE ou MVNO Enabler.

Le terme virtuel est tout ce qu’il y a de plus impropre. Il n’y a rien de virtuel dans un MVNO, le réseau mobile qu’il utilise existe bel et bien. Il faudrait plutôt parler de réseau mobile dégroupé, exactement comme cela se passe dans le fixe.

En pratique, il existe une multitude de « niveaux de dégroupage » pour un MVNO, depuis le light MVNO, qui n’a pas du tout d’équipement réseau, jusqu’au FULL MVNO qui possède un cœur de réseau complet.

Le light MVNO se contente d’acheter des lignes en gros à son opérateur hôte et de facturer ses clients sur la base des tickets de taxes que lui envoie ce dernier. C’est bien un opérateur qui conçoit ses offres, active et suspend des lignes grâce aux interfaces mises à sa disposition, gère sa relation client, recouvre ses impayés. Il peut même produire ses propres cartes SIM (compatibles avec le réseau de l’opérateur hôte) et être attributaire de ses propres numéros. Du point de vue du client final, la qualité du service télécom est équivalente à celle de l’opérateur hôte.

Le FULL MVNO, est un opérateur d’infrastructure, avec un « cœur de réseau » à lui. Il loue le réseau radio d’un opérateur hôte, exactement comme un opérateur fixe loue la boucle locale cuivre de France Télécom. Un FULL MVNO peut se raccorder à plusieurs opérateurs hôte, sous réserve de trouver un accord commercial avec ceux-ci.

Dans la configuration la plus étendue, le FULL MVNO possède donc le HLR, l’IN, la commutation et le GGSN, ainsi que toutes les plateformes de services (SMS, MMS, messagerie...). Il gère toutes ses interconnexions nationales et internationales, la fourniture de services à valeur ajoutée, le roaming, l’accès à Internet. Bâtir un FULL MVNO est un investissement lourd qui se compte en dizaines de millions d’euros, mais permet une forte indépendance vis-à-vis du ou des opérateur(s) hôte(s). En effet, le FULL MVNO peut faire passer ses clients d’un réseau radio à l’autre par une simple opération de paramétrage, sans changement de carte SIM ni portabilité.

Alors que la dynamique des MVNO était bonne jusqu’à fin 2011, la croissance s’est arrêtée lors de l’arrivée de Free au T1 2012. Sur le marché postpayé, celui qui a la plus forte valeur, la part de marché des MVNO a stagné sous le seuil des 8%. Sur le marché total, en incluant également les clients prépayés qui génèrent des revenus nettement plus faibles, la part de marché des MVNO s’est stabilisée autour de 11%.





 













 

Part de marché des MVNO en métropole - Sources : ARCEP, projection EI Telecom


D’ici fin 2014, deux MVNO importants vont « disparaître » : d’une part Numéricable a absorbé SFR ce qui va entraîner l’absorption des 200 000 clients forfaits du MVNO de Numéricable, et d’autre part Virgin Mobile, avec environ 1,7 million de clients dont 1,3 million de forfaits a été racheté par SFR/Numéricable. Ainsi, la part de marché des MVNO sur le marché des forfaits va-t-elle passer brutalement de 8% à 5%. Encore ce chiffre est-il à manipuler avec précaution, le MVNO la Poste étant contrôlé à 49% par SFR.                                                                                                                                                                       
Les MVNO « indépendants des opérateurs hôtes » ne compteront alors plus que 2,3 millions de clients forfaits soit une part de marché de 4%. Ainsi, EI Telecom, le MVNO du groupe Crédit Mutuel-CIC avec 1,3 million de clients forfaits pèsera à lui seul 56% de ce parc.

Le modèle économique des MVNO n’est pas pour autant voué à disparaître. La situation actuelle en France relève de la succession de deux périodes :

•  Un marché mobile trop peu concurrentiel (tant en gros qu’en détail) de 2005 à 2011, qui a limité le marché adressable, notamment parce que les MVNO n’avaient pas les moyens de faire des offres compétitives de forfait avec abondance, et que les consommateurs étaient engagés auprès de leur opérateur.

•  Un marché de détail trop concurrentiel par rapport au marché de gros depuis 2012. Alors que les prix de vente au consommateur final baissaient rapidement, le marché de gros des minutes et de la data n’a pas suivi assez rapidement.

Il convient à présent de redresser la situation car les MVNO sont appelés à jouer un rôle important.
 

Le défi de la régulation résolu par les MVNO

On l’a vu, le marché baisse en valeur et tend à se concentrer car il est trop couteux de multiplier le nombre de boucles locales. Les pouvoirs publics doivent donc compenser la baisse d’intensité concurrentielle induite par les concentrations, en mettant en place une autre forme de concurrence qui soit efficace. La seule solution consiste à développer des concurrents agiles et innovants. Les FULL MVNO sont l’instrument idéal pour animer durablement le marché d’un point de vue concurrentiel à condition qu’on leur en donne les moyens.

C’est d’ailleurs la solution adoptée par les régulateurs lors des fusions récentes, en Autriche, en Irlande et en Allemagne. Les fusions n’ont été accordées qu’à condition que la nouvelle entité propose des conditions d’accueil à des MVNO de façon à assurer une saine concurrence.

D’une part, les MVNO contribuent très largement au financement des réseaux mobiles qu’ils louent. Selon Alternative Mobile à fin 2012, 1,6 Md€ avaient été transférés aux MNO français, soit plus de 2 Md€ à l’heure actuelle – un montant supérieur au prix convenu entre Bouygues Telecom et Free pour la cession du réseau et des fréquences de Bouygues Telecom lors de la tentative de rachat de SFR début 2014.

D’autre part, les FULL MVNO sont particulièrement efficaces pour animer la concurrence et favoriser l’innovation :

•  Les MVNO ont une structure de coût légère par rapport à un déploiement de réseau radio national.

•  Ils évitent le problème de doublon de couverture sur la boucle locale dans les zones non denses et sont capables de monétiser les surcapacités des réseaux des opérateurs hôtes.

•  Ils permettent d’adresser des niches de marché non adressées par les opérateurs historiques.

•  Les nouveaux entrants sont par nature plus réactifs et plus innovants que les opérateurs installés.

•  Ils peuvent jouer le rôle d’agrégateurs de trafic pour d’autres acteurs (light MVNO notamment).

•  Ils constituent la seule solution pour certaines applications nécessitant une couverture étendue ou une forte résilience (applications de défense, de sécurité) grâce à leur capacité à utiliser plusieurs réseaux radio.

Encore faut-il que les conditions d’accès aux réseaux mobiles soient bonnes par rapport au marché aval. L’évolution récente du secteur en France montre que ce n’est pas encore le cas : toutes les parties prenantes au dossier doivent se convaincre que l’avenir de la téléphonie mobile passe (aussi) par les MVNO.

L’auteur


Philippe Sikora (2003), est diplômé de l’école Polytechnique et du Politecnico de Turin. Après une expérience au sein du cabinet TERA Consultants et un passage à la Direction des Affaires Economiques et de la Prospective de l’ARCEP, il est à présent Directeur de la Stratégie et du Contrôle Interne de Euro Information Telecom, qui opère notamment les marques  NRJ  Mobile,  Crédit  Mutuel  Mobile,  CIC Mobile et Auchan Mobile.

 

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