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Revue 174 - Quels réseaux pour la radio/télévision numérique en mobilité ?

Articles Revue TELECOM

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15/10/2014



Quels réseaux pour la

radio/télévision numérique en

mobilité ?



Par Philippe de Cuetos (2003) dans la revue TELECOM n° 174
 

Alors que les projets de TMP et de RNT ont subi des retards importants, la distribution des contenus audiovisuels s’est développée sur les réseaux mobiles haut-débit (3G/4G). Evolution durable ou transition temporaire ?


La radio : premier média audiovisuel mobile

La radio n’est devenue un média mobile qu’après plusieurs décennies d’usage essentiellement fixe, à partir de l’imposant poste de radio installé dans le salon. A partir des années 1960, deux évolutions ont insufflé la mobilité à la radio : l’avènement du transistor, qui a permis de diminuer l’encombrement des postes de réception, et celui de la télévision, dont l’usage croissant par les foyers a amené le média radio à se différencier de son concurrent en programmant des contenus plus adaptés à l’écoute en mobilité. La vieille radio que l’on écoutait chez soi en famille s’est ainsi transformée en un média qui accompagne l’auditeur tout au long de sa journée. Aujourd’hui, l’écoute de la radio – trois heures par jour en moyenne pour plus de huit Français sur dix – est réalisée pour moitié de son volume hors domicile, dont un tiers en voiture1, encore essentiellement en analogique en modulation de fréquence (FM).
 

La numérisation plusieurs fois retardée du réseau de diffusion de la radio (RNT)

Le média radio a cherché dès la fin des années 1990 à numériser sa diffusion hertzienne à partir d’un nouveau réseau de diffusion, la radio numérique terrestre (RNT). A l’instar de la TNT pour la numérisation de la télévision, la RNT permet :

• de moderniser le média radio en améliorant la qualité sonore de sa diffusion et en enrichissant les programmes avec des données associées, visuelles et interactives ;

• et, dans un contexte de saturation de la bande FM, de disposer de nouvelles ressources spectra-les permettant la diffusion de nouvelles stations.

La RNT a ainsi déjà été lancée dans plusieurs pays d’Europe, comme au Royaume-Uni ou en Allemagne. En France, après plusieurs années de retard sur le calendrier initial, elle vient tout juste d’être lancée depuis juin 2014 mais, pour le moment, sur trois villesseulement (Paris, Marseille et Nice) et sans la participation des grands groupes de radios nationaux.

En effet, la RNT nécessite le déploiement d’un nouveau réseau de diffusion. Bien que ce nouveau réseau puisse réutiliser une partie des infrastructures existantes et qu’il ait vocation à se substituer à terme au réseau analogique, avant de pouvoir éteindre le signal FM les deux réseaux devront continuer à coexister pendant un temps suffisant pour permettre aux auditeurs de s’équiper en récepteurs numériques. Or, l’étendue importante du parc de récepteurs radio à rendre compatibles avec le numérique (un foyer français possède aujourd’hui en moyenne pas moins de neuf récepteurs de radio, autoradios inclus2) laisse présager d’une longue période de double diffusion analogique/numérique, pouvant s’avérer financièrement dissuasive pour certains éditeurs. Pour la télévision, près de sept ans de « simulcast » analogique/numérique auront été nécessaires avant le passage au tout numérique fin 2011, mais avec un nombre de récepteurs à adapter plus réduit (moins de deux écrans de télévision par foyer en moyenne) et une convoitise desopérateurs de télécommunications mobiles sur les fréquences utilisées par la télévision – celles issues du « dividende numérique » – qui a sans doute accéléré le processus.
 

L’échec des premières tentatives visant à apporter la mobilité à la télévision (la TMP)

La télévision mobile personnelle (TMP) promettait de libérer le média télévisuel du téléviseur fixe afin de le rendre davantage mobile. Lancée en 2005-2006 en Corée du Sud, au Japon et aux États-Unis, la TMP a fait l’objet de déploiements commerciaux dans plusieurspays d’Europe, notamment en Italie, à partir de la norme européenne DVB-H.

Mais la plupart de ces services ont été des échecs commerciaux, qui peuvent s’expliquer par l’effet de plusieurs facteurs, dont :

• des coûts élevés liés à la nécessité de déployer un tout nouveau réseau de diffusion plus adapté à la mobilité que le réseau TNT, sans perspective d’éteindre à terme un réseau plus ancien comme c’est le cas pour la RNT avec le réseau FM ;

• le manque de programmes adaptés à la mobilité (consistant essentiellement à la reprise de chaînes de télévision éditées pour la réception fixe) ;

•  l’arrivée de l’internet en mobilité et des smartphones, pour la plupart non-compatibles avec les technologies de diffusion de la TMP.

 








Les premiers téléphones mobiles DVB-H (2006)


Le développement accéléré de l’internet mobile et de son usage pour les médias audiovisuels

L’arrivée du haut-débit mobile avec le déploiement de la 3G à partir de 2004 en Europe, puis le lancement des smartphones et des tablettes tactiles aux capacités multimédia avancées (l’iPhone en 2007 puis l’iPad en 2010), a permis de développer, en mobilité, les nouveaux usages de consultation des médias audiovisuels déjà apparus sur l’internet fixe : web radios, podcasts, vidéos à la demande, télévision de rattrapage, ...

Les débits médians descendants disponibles sur la 3G sont ainsi passés de moins de 2 Mbit/s en 2008 à 4 voire 10 Mbit/s en 2013 en fonction de l’opérateur3, tandis que les réseaux 4G (LTE) naissants affichent des débits médians de près de 18 Mbit/s, ce qui est très confortable pour visionner des vidéos même en « Full HD »4. Quant aux nouveaux terminaux connectés, leur forte pénétration les rend aujourd’hui incontournables : 26 millions de Français possédaient un smartphone en 2013 et 8 millions une tablette5.

Ainsi, de 2011 à 2014, la consultation de programmes de télévision (en direct et en rattrapage) sur mobiles et tablettes en France est passée de 6 à 49 millions de vidéos vues par mois (ces chiffres incluent le visionnage en wifi et en 3G/4G)6.
 

Les limites de l’internet mobile pour la diffusion de contenus audiovisuels

Le haut-débit mobile fait toutefois face à une menace liée à son succès : sous l’effet de la consultation généralisée de contenus vidéo exigeants en débits, l’accroissement des capacités de l’internet mobile pourrait être rapidement compensé par l’accroissement des débits consommés. Le haut-débit mobile est en particulier peu efficace pour diffuser des contenus audiovisuels en mode linéaire tels que la télévision ou la radio en ce qu’il multiplie les transmissions de données avec le nombre d’utilisateurs (mode de transmission dit unicast ou point-à-point).

Aussi, certains équipementiers promeuvent la mise en place d’une offre « gérée » de distribution de services audiovisuels sur le haut-débit mobile (à l’instar des services IPTV sur le fixe) à partir de la technologie « LTE Broadcast »7 qui permet aux opérateurs d’optimiser la transmission des flux envoyés simultanément à plusieurs usagers d’une même cellule LTE. Cette technologie est toutefois encore peu mature.

De nombreux acteurs de l’audiovisuel continuent de considérer que lorsque la demande en services linéaires mobiles sera forte, des réseaux dédiés tels que la RNT et la TMP resteront plus économiques que le haut-débit mobile actuel ou le LTE Broadcast, tant en quantité de spectre radioélectrique utilisé qu’en coûts opérationnels. En outre, l’utilisation de réseaux dédiés permettra aux éditeurs de continuer à s’auto-distribuer, gardant ainsi le contrôle des conditions économiques et techniques de leur diffusion, et de continuer à proposer un modèle d’accès entièrement gratuit aux services, ce qui reste essentiel en particulier pour les éditeurs du service public.
 

Quels réseaux pour quels services et quels terminaux ?

Si les réseaux haut-débit mobiles sont peu efficaces pour diffuser des contenus mass-média, les réseaux de radiodiffusion comme la RNT ou la TMP demeurent peu adaptés aux nouveaux usages non linéaires (podcasts, vidéo à la demande, …). Des technologies existent pour pallier les lacunes de chaque type de réseau : pour le haut-débit mobile, le LTE Broadcast et ses prochaines évolutions ; pour la radiodiffusion, des stratégies de pré-stockage de contenus les plus demandés dans les terminaux, qui sont ensuite rendus accessibles à la demande (ce que l’on appelle la « Push VOD »).

Dans le modèle actuel de compétition des réseaux, le haut-débit mobile semble avoir pris l’avantage en raison de l’utilisation généralisée des nouveaux terminaux connectés. Certains acteurs de l’audiovisuel œuvrent cependant pour un modèle de coopération – voire de convergence technique – des deux types de réseau qui pourrait répondre aux différents enjeux à la fois des éditeurs et des opérateurs mobiles. Verra-t-on bientôt arriver la « paix » des réseaux ?

 

1/ Source : Médiamétrie, « 126 000 Radio » et « L’Année Radio 2012-2013 »
2/ Source : Observatoire de l’équipement audiovisuel des foyers – 1er semestre 2013
3/ Source : Enquête 2014 de l’ARCEP « La qualité des services mobiles en France métropolitaine »

4/ Selon les paramètres de compression utilisés, une vidéo « Full HD » ou « HD 1080 p » codée en MPEG-4
AVC peut représenter un débit variant entre 7 et 10 Mbit/s.

5/ Source : Médiamétrie « l’année internet 2013 »
6/Source : Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) L’économie de la télévision de rattrapage en 2013

7/Aussi appelée eMBMS (« evolved - Multimedia Broadcast Multicast Services »)


 

L’auteur
 


Philippe de 
Cuetos (2003), est ingénieur en télécommunications (Télécom Bretagne 1999) et titulaire d’un doctorat dans le domaine des réseaux multimédia. Il a participé pendant plusieurs années à la standardisation dans le domaine de la diffusion des médias audiovisuels et à la gestion de projets R&D. Depuis 2010, il intervient dans l’élaboration et la mise en place des politiques publiques de modernisation des médias, d’abord au Ministère de l’industrie puis, aujourd’hui, au Ministère de la culture et de la communication au sein de la Direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC).

 

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