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Revue TELECOM 176 - L'économie collaborative quand les réseaux sortent d'Internet et bouleversent la société

Articles Revue TELECOM

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15/06/2015

L'ECONOMIE COLLABORATIVE

QUAND LES RESEAUX 

SORTENT D'INTERNET

ET BOULEVERSENT

LA SOCIETE



 

Par Benjamin Tincq dans la revue TELECOM n° 176
 
En 2015, difficile de ne pas avoir entendu parler d'économie collaborative, en comité de direction, au sein d'une collectivité, d'un incubateur de start-up ou en milieu académique,...
Au delà des clichés, quelles sont les transformations à l'oeuvre, et les enjeux de ce nouveau modèle ?

Depuis une quinzaine d'années, avec une accélération notoire au début des années 2010, émerge un nouveau mode d'organisation des rapports économiques et sociaux. Echanges de biens et services entre particuliers, circuits courts, production de savoirs communs, open source, fablabs, makerspaces, espaces de coworking, financement participatif, monnaies complémentaires, gouvernance collaborative,...

Ce modèle dit peer-to-peer peut-être vu comme un prolongement "physique" de pratiques sociales issues du numérique : c'est l'économie collaborative. Si ses contours exacts peuvent faire débat, on peut la définir comme l'ensemble des pratiques et des modèles économiques organisés en réseaux ou communautés d'usagers, tour à tour consommateur ou producteur.


De nouveaux modes de consommation ...

La consommation collaborative (ou économie du partage, sharing economy) en est le versant "grand public". Relevant d'un acte de consommation dans lequel l'offre est (au moins en partie) produite par des communautés d'usagers, elle est tirée notamment par l'essor des plates-formes numériques d'échanges de biens et de services entre particuliers.

La croissance des "têtes de pont" donne le vertige : 1 million de logements et 25 millions de nuitées sur Airbnb, plus de 2 millions de voyageurs par mois sur BlaBlaCar, qui vient d'ouvrir son service en Inde après avoir conquis l'Europe,... A côté de ces mastodontes, une myriade de plates-formes dont certains qui commencent à tirer leur épingle du jeu sur des créneaux de niche : La Ruche qui dit Oui ! sur les circuits courts alimentaires, Drivy sur la location de voitures entre particuliers, Peerby sur le prêt d'objets, Justpark sur le parking entre particuliers, Vandebron sur l'énergie renouvelable peer-to-peer ... Secteur plus controversé, les services : on observe depuis quelques mois un début de bifurcation entre sharing economy et la nouvelle on-demand economy qui relève d'une nouvelle forme d'organisation des services sous la forme d'une place de marché mobile, tels que Taskrabbit, Instacart ou encore le fameux Uber.
Toutefois si la consommation collaborative revendique des promesses d'empowerment, de lien social ou de développement durable, elle n'est pas sans crispations : conflits plus ou moins assumés avec les acteurs de l'offre traditionnelle tels les taxis vis-à-vis des VTC et maintenant d’Uber, cadre juridique parfois flou, remise en cause de la définition même du travail, fragilisation du contrat social, et surtout tendance à l’hyper concentration de la valeur : un phénomène typique des grandes plates-formes numériques. Comment s’assurer que la consommation collaborative reste fidèle à ses promesses ? Un modèle coopératif, où les plates-formes seraient possédées par leurs usagers, aurait du sens. Quelques timides initiatives vont dans ce sens, telles Loconomics à San Francisco, mais la complexité perçue du statut coopératif, et le manque de financement alternatifs, restent encore un frein pour les porteurs de projet. Autre tendance : l’application du blockchain, la technologie décentralisée sous-tendant Bitcoin, aux plates-formes collaboratives. C’est ainsi que l’israélien LaZooz développe actuellement un Uber-like dans lequel les chauffeurs contrôlent la plate-forme à hauteur de leur kilométrage, stocké sous la forme de « cryptotokens » …

 

… de production, de financement.

Le peer-to-peer transforme non seulement les pratiques de consommation, mais également l’organisation de la production, d’abord numérique (Wikipédia, le logiciel libre, OpenStreetMap, les Creative Commons, …), et maintenant matérielle. Le phénomène qu’on peut appeler « fabrication distribuée », dont la figure est le maker (un bricoleur/ amateur augmenté par le numérique) peut s’expliquer par la convergence d’au moins trois facteurs : Premièrement, les outils tels que les logiciels de modélisation 3D et les machines de fabrication numérique (découpes laser, fraiseuses, imprimantes 3D, …) sont beaucoup plus accessibles qu’auparavant. Même les objets connectés deviendraient un jeu d’enfant avec Arduino, un micro-controleur facile à programmer et coûtant à peine 20 €.

Deuxièmement, les tiers-lieux de fabrication poussent comment des champignons : Fab Labsmakerspaceshackerspaces ... Si leurs cultures, publics et modèles économiques peuvent s’avérer très différents, tous mettent à disposition les outils et savoir-faire nécessaires à la fabrication personnelle. Ancrés sur leur territoires, ces lieux sont très souvent connectés bien au-delà, à l’instar du réseau Fab Lab qui compte plus de 450 labs dans 70 pays (un nombre qui double tous les 18 mois telle la loi de Moore) partageant savoir-faire, projets, fournisseurs, et se rassemblant tous les ans dans les conférences « FABx » dont la onzième, FAB11, aura lieu à Boston cet été. Troisièmement, à l’instar du « code source » d’un logiciel, tout objet physique peut être décrit par des fichiers numériques : plans, schémas, tutoriels, ou fichiers 3D. On parle de « matériel libre » (open hardware) dès lors qu’il est possible de diffuser, répliquer, améliorer et repartager les objets physiques représentés. On trouve ainsi des ma-chines-outils (RepRap), des appareils photos (OpenReflex), des véhicules (OSVehicle, Wikispeed), des drones (DIY Drones, OpenROV), du matériel agricole (Farmbot, Open Source Ecology), du mobilier (OpenDesk), des maisons (Wikihouse)… et même des navettes spatiales ! (Copenhagen Suborbitals).

De façon systémique, la fabrication distribuée pourrait dessiner les contours d’un nouveau modèle industriel. Les « chaînes de valeur participatives » de OpenDesk ou OSVehicle, qui distribuent la valeur dans un écosystème open source (designers, fabricants, équipementiers, start-up, marques, etc.) en sont les prémisses. Barcelone, via le projet « Fab City », installera un Fab Lab par quartier d’ici 2020. L’objectif est de passer du PITO Product In, Trash Out au DIDO Data In, Data Out selon la formule de Neil Gershenfeld, professeur au MIT inventeur des Fab Labs : les biens sont produits localement, et les connaissances s’échangent librement à l’échelle du globe. L’été prochain près de Paris, aura lieu POC21.

cc : un accélérateur d’un nouveau genre, qui rassemblera 50 makers pendant 5 semaines pour prototyper des solutions durables et open source, et les donner à voir en amont de la conférence sur le climat.

Quelle place pour les acteurs traditionnels ?

Consommation collaborative, production distribuée et open source, finance peer-to-peer, … sous ses différentes facettes, l’économie collaborative fait « sortir les réseaux d’Internet » et transforme progressivement tous les secteurs, de la mobilité à l’industrie, en passant par la distribution, les services financiers, l’énergie, … quelle place pour les acteurs « traditionnels » ? Déjà certains acteurs s’emparent du sujet à bras le corps : SNCF développe le covoiturage domicile-travail ; Ford, BMW et Leroy-Merlin s’associent à TechShop, le « Club Med Gym » de la fabrication distribuée, pour en faire bénéficier clients et salariés ; MAIF développe des partenariats avec des nouveaux acteurs pour comprendre l’évolution du risque sur son cœur de métier, tout en développant les échanges au sein de sa communauté de sociétaires, …

Une chose est sûre : on n’a pas fini d’entendre parler d’économie collaborative ! Et pour vous en convaincre, rendez-vous à la troisième édition du OuiShare Fest http://ouisharefest.com


Biographie de l'auteur


Benjamin Tincq expert du "peer-to-peer" et des transformations numériques. Il est co-fondateur de OuiShare, un collectif international, think-tank, do-tank dédié à l'Èconomie collaborative et contributive, organisateur notamment du OuiShare Fest : la première conférence internationale dédiée au sujet. 
En 2015, il porte avec OuiShare le projet POC21 http://poc21.cc : un accélérateur de modes de vie durables et open source, où 50 makers venus du monde entier passeront 5 semaines dans un château transformé en gigantesque Fab Lab, pour développer un "catalogue IKEA" de solutions open source pour la transition écologique, en amont de la conférence sur le climat à Paris (COP21).
Benjamin est ingénieur Télécom SudParis (TSP 08), et a travaillé 5 ans en tant que consultant en stratégie d'innovation, avant de faire son "job out" et co-fonder le projet OuiShare. Il entame prochainement une thèse sur l'évolution du modèle industriel à l'heure de la fabrication distribuée et des modèles collaboratifs.

Twitter :
@btincq
Site de OuiShare : http://ouishare.net
Site du OuiShare Fest : http://ouisharefest.com
Site du projet POC21 : http://poc21.cc


 

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