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Revue TELECOM 176 - L'innovation collaborative une innovation distribuée par le numérique

Articles Revue TELECOM

-

15/06/2015


L'INNOVATION

COLLABORATIVE

une innovation distribuée

par le numérique



Par Valérie Fernandez dans la revue TELECOM n° 176

Le terme "d'innovation collaborative" s'inscrit dans un champ sémantique très large,, qui inclut concepts académiques ainsi que buzz words et renvoie à des pratiques de management et réalités sociétales diverses. Une décennie de transformations des processus d'innovation (depuis le design jusqu'au business model, en passant par la fabrication et le financement) favorisées par la diffusion des technologies numériques dans l'économie et dans la société : une "digitalisation" de nos environnements socio-économiques porteuse d'un changement de paradigme. Nous retiendrons là trois concepts qui ont pavé ce cheminement, depuis une quinzaine d'année, vers "l'innovation collaborative" et qui permettent d'embrasser les différentes dimensions de celle-ci : lead user ; open innovation ; fablab.

Lead user. Le terme de "lead user" a été popularisé dans l'ouvrage "best seller" de Eric Von Hippel publié en 1986, "Lead users : a source of novel product concepts". Invité il y a trois ans à l'occasion de l'inauguration de notre Institut Interdisciplinaire de l'Innovation (http://www.i-3.fr), Eric Von Hippel en a rappelé la thèse défendue, le paradigme de l'innovation par l'utilisateur, soulignant qu'il s'agissait là "... du plus grand changement de paradigme dans le management depuis les décennies" ..."Nous passons du paradigme Schumpetérien d'une innovation centrée sur les producteurs à une innovation centrée sur les utilisateurs, les "utilisateurs pilotes" qui innovent, collaborent entre eux, évaluent, répliquent et améliorent leurs productions dans une logique de diffusion de pair à pair. E. Von Hippel distingué donc deux paradigmes (celui des producteurs et celui des innovateurs) tout en observant comment ces deux paradigmes discutent l'un avec l'autre. L'interaction entre les deux peut créer un "marché rival" à l'image de Linux et Red Hat (sa version commerciale), cette rivalité développant aussi des opportunités et donc des marchés complémentaires. Les entreprises peuvent aussi s'engager dans une logique de lead user method, par l'appel à des experts (individus et start-up), aux communautés d'utilisateurs (et à l'open source) et à la "foule" (crawd-sourcing) pour développer l'innovation des entreprises tant de manière virtuelle que physique. Ces trois dernières années, E. Von Hippel travaille à mieux comprendre l'échelle de développement des innovations portées par les lead users, soit par l'utilisateur-consommateur, et met en avant quelques chiffres étonnants : en 2012, aux Etats-Unis, le montant des dépenses des innovateurs pilotes représenterait un tiers du montant de la R&D (20,2 milliards de dollars soit 33 %), représentant 12 millions de personnes (5,2 %), bien plus que les effectifs de toute la R&D américaine ; au Japon, ces innovateurs représenteraient 3,9 millions de personnes, soit 3,7 % des Japonnais (pour un montant de 5,8 milliards de dollars, soit 13 % de la R&D japonaise)... Et Eric Von Hippel de rappeler quelques exemples emblématiques très connus dont celui de la banque mobile, inventée par "les pauvres des Philippines", et non par les banques.

Open innovation. C'est Henry Chesbrough, professuer de management à l'université de Berkeley (et aujourd'hui directeur exécutif du Center for Open Innovation de cette même université) qui popularise le concept dans son ouvrage lui aussi best seller de 2003 "Open Innovation : The New Imperative for Creating ans Profiting from Technology"
 H. Chesbrough en appelle à l'ouverture des entreprises à des compétences externes dans leur process d'innovation : aller chercher ailleurs, dans d'autres entreprises, des idées, des expertises, des compétences. Les pratiques d'Open Innovation sont outside in (une entreprise va chercher à l'extérieur de nouveaux savoirs, acquisition de brevets, licences, ...) ou bien inside out (une entreprise fournit à une autre entreprise ses savoirs (spin-off). La décennie 2000, boostée par la réussite des pionniers comme celle de Procter & Gamble (pour l'invention du film plastique alimentaire collaborant avec son plus gros concurrent), sera celle des stratégies de co-opétition, d'impartition, alliances de RD, implication des fournisseurs dans le process d'innovation, ... H. Chesbrough a publié l’an passé un numéro spécial de la revue académique Research Politicy dans lequel il retrace la génèse du concept : en dix, le concept s’est enrichi d’une lecture non marchande associant le modèle d’innovation basé sur la coopération entre entreprises, compatible avec une économie de marché (et de nouveaux modèles économiques) à un modèle sociétal, porté notamment par le mouvement du logiciel libre et plus généralement de l’esprit « ODOSOS » (Open Data, Open Source, Open Standards).

Fablab. Neil Gershenfeld, physicien et informaticien américain, créé le concept de Fablab à la fin des années 1990 et le met en œuvre au sein du Media Lab du MIT. Explorant la question de comment le contenu de l’information renvoie à sa représentation physique, il envisage aussi celle de rendre une communauté plus créative et productive si elle a - au niveau local - accès à une technologie : des machines de fabrication numérique et des réseaux qui permettent de s’échanger des fichiers, dans le monde entier. L’appropriation que le logiciel libre a facilité, s’étend maintenant aux matériels libres (ou Open Hardware), et par exemple aux modalités de prototypage numérique permis par des plates-formes de type Arduino : elle permet de s’engager dans des processus de prototypage rapide et, à partir d’une innovation bottom up, laisser le relais au marché pour enclencher un processus de production industrielle voire de financement (crowdfunding) à partir des plates-formes de financement participatif dont certaines vont plus loin que la simple levée de fonds et constituent un moyen de tester son idée auprès d’une communauté d’internautes.

 

Quel nouveau paradigme ? Celui d’une société numérique dans laquelle nombre de frontières deviennent poreuses : celle du marchand et du non marchand, des différentes étapes de la chaîne de production, …

Finalement, les technologies numériques, tant dans leurs dimensions de réseau que d’outils de fabrication ont participé à étendre l’espace de l’innovation par l’usage. Elles rendent possible, accélèrent ou font passer à l’échelle les initiatives de co-construction et/ou de collaboration entre toutes les parties prenantes de l’innovation. Elles sont ainsi un outil au service et au cœur des nouvelles mécaniques de l’innovation collaborative. Désormais acceptée par la plupart des acteurs économiques, cette nouvelle manière d’innover embarque néanmoins une série de questionnements sur la propriété intellectuelle et industrielle associée aux résultats de l’innovation collaborative, sur la répartition de la valeur économique générée par tous les acteurs impliqués ainsi que sur la nature de l’intensité concurrentielle de certains marchés. En changeant de forme et en redistribuant les rôles, l’innovation collaborative a ainsi contraint les régulateurs à se positionner sur des sujets sensibles et décisifs pour accompagner ou limiter les effets de ces nouveaux processus de création distribués. L’innovation collaborative a également encouragé les chercheurs à entreprendre des recherches pluridisciplinaires pour comprendre l’ensemble des dimensions couvertes par l’émergence de ces nouveaux comportements d’acteurs économiques. Les usages, le design, les modèles économiques, le droit, le management et l’économie sont directement interrogés par l’économie collaborative. C’est pourquoi, le département Sciences Economiques et Sociales de Télécom ParisTech, dont l’une des forces est d’être pluridisciplinaire, s’est engagé depuis plusieurs années dans un travail de compréhension de ces phénomènes nouveaux et en croissance.

  

Biographie de l'auteur
Valérie Fernandez est professeur et responsable du dépatement Scienes Economiques et sociales de Télécom ParisTech, UMR CNRS i3. Ses travaux de recherche portent sur les transformations économiques et managériales portées par la diffusion des technologies numériques.


 

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