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Revue TELECOM 177 - Quel modèle d'enseignement à l'ère du numérique ?

Articles Revue TELECOM

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15/10/2015


QUEL MODELE

D'ENSEIGNEMENT A L'ERE DU

NUMERIQUE ?

Par Henri Isaac dans la revue TELECOM n° 177
 

L’arrivée des MOOC conduit certains à prédire la fin des établissements d’enseignement supérieur. Il n’en est rien selon nous.

Avalanche, tsunami, vraiment ?

Depuis quelques années, de nombreux observateurs et analystes prédisent une avalanche1, voire un tsunami2 sur le monde de l’éducation et plus particulièrement celui de l’enseignement supérieur. Le numérique est bien sûr celui par qui tout arrive et qui balayera tout sur son chemin, ne laissant que faillites d’écoles et universités vides, professeurs au chômage. D’autres encore réclament qu’un spécialiste des neurosciences devienne ministre de l’Education Nationale au nom des percées de l’Intelligence Artificielle3.
Si le numérique est bien le vecteur central de la révolution industrielle actuelle et le levier d’une économie de la connaissance, il est évident que les institutions au cœur de la production et la transmission des connaissances ne peuvent être épargnés par les effets de cette transformation. Cependant, croire que ces institutions seront balayées s’avère une analyse à courte vue qui méconnaît grandement la nature de ces institutions et ce qui s’y joue du point de vue éducatif.
Le numérique appelle bien sûr à une transformation fondamentale de ces institutions au cœur de l’économie de la connaissance, mais celle-ci ne se résume pas, loin s’en faut, à une numérisation de leurs savoirs et de leur transmission sous quelques formes que ce soient (MOOCs, COOCs, SPOCS, etc.) comme beaucoup le pensent. D’autant que les études sur les MOOCs montrent qu’ils s’adressent trop souvent à ceux qui savent déjà4 et que les dimensions massive et sociale ne suffisent pas toujours à pallier l’absence d’une réelle interaction pédagogique5.

Vers une chaîne de valeur éducative renouvelée

La numérisation accrue et facilitée des savoirs pose plutôt la question centrale des missions constituant le cœur de métier des institutions éducatives. C’est bien ce que la task force constituée par le MIT a rendu comme conclusion en juillet 20146.

Tout établissement d’enseignement supérieur articule quatre missions centrales : l’enseignement, l’accompagnement des étudiants, l’insertion professionnelle et la socialisation.

L’enseignement est bien évidemment la mission la plus directement concernée. Plus les connaissances sont accessibles par le biais du digital, plus les missions d’enseignement doivent être repensées. Ce n’est pas à une disparition de l’enseignement présentiel auquel nous sommes confrontés mais à sa redéfinition complète : des lieux d’enseignements à ses modalités pédagogiques.

A cet égard, plus le numérique sera mobilisé, plus la nécessité d’un enseignement présentiel repensé sera grande. Dans cette perspective, la classe inversée n’est qu’une modalité parmi d’autres. D’autres, comme la résolution de problèmes (problem based learning), la réalisation de projets individuels ou collectifs (learning by doing), le développement d’une pensée critique (critical thinking) s’avèrent des méthodes tout aussi complémentaires qu’efficaces pour développer un registre large de compétences que, seul, le numérique ne permet pas. Dès lors, c’est à un redéploiement des espaces pédagogiques et des compétences des enseignants que sont invités les établissements d’enseignement supérieur.

A cet égard, l’enjeu de formation des enseignants est le défi le plus aigu auquel les institutions d’enseignements doivent faire face dans la mesure où la pédagogie n’est pas une compétence construite en doctorat et la recherche reste encore la voie par laquelle les carrières se construisent dans l’enseignement supérieur.
En outre, la multiplication des ressources pédagogiques en ligne repose la question du cœur de curriculum pour chaque programme et la valeur ajoutée de l’établissement sur les contenus pédagogiques. Il apparaît dès lors inévitable que l’architecture des diplômes s’ouvre à des ressources externes à l’établissement et qu’une des missions des établissements consiste précisément à conseiller et accompagner les apprenants dans la construction d’un parcours de formation plus personnalisé, mobilisant les ressources pédagogiques externes et internes les plus pertinentes. Dans cette perspective l’utilisation des données learning analytics issues des plates-formes pédagogiques constituera un outil précieux pour détecter les difficultés des étudiants, voir les prédire et mettre en place les mesures pédagogiques adéquates (tutorat, mentorat, etc.)

C’est le renforcement de la seconde mission à laquelle nous assisterons le plus probablement et qui apportera de la valeur à l’apprenant : un réel accompagnement personnalisé, non pas comme on le trouve aujourd’hui dans certains établissements sur l’insertion professionnelle, mais sur le choix et la construction des parcours par rapport à des compétences identifiées et souhaitées. Le renforcement de cette mission nécessite une forte évolution des ressources d’orientation et une collaboration nouvelle entre les différents acteurs de ces établissements. Mais cette mission d'accompagnement ne peut se résumer à la seule problématique du parcours de formation.

La mission d'insertion professionnelle est elle-même transformée. A une 
époque où la mathématisation du monde se renforce avec le big data et la robotisation de nombreux métiers nécessitent des compétences liées à la donnée et ce, dans de très nombreux métiers : médecine, marketing, journalisme, etc. Mais c’est aussi l’accès au marché du travail qui est modifié par les réseaux sociaux professionnels7 et les jobsboards. Si de nombreux établissements forment leurs étudiants aux enjeux de la e-réputation, peu nombreux sont ceux qui sont conscients des enjeux qui se jouent sur les sujets de l’orientation et de la réputation de leur établissement dans ces réseaux et plus particulièrement sur LinkedIn où un classement des universités repose sur les carrières réelles de leurs diplômés et non sur du déclaratif des établissements. Un tel classement risque de bouleverser à terme les choix futurs des étudiants et des employeurs. Aussi la gestion de la présence des universités dans ces espaces deviendra critique dans les années à venir.

Dans cette perspective, la gestion du réseau de diplômés (alumni), d’ores et déjà stratégique, notamment pour le financement des établissements, sera de plus en plus cruciale. Plus que sa gestion et l’inscription automatique des étudiants sur les réseaux sociaux professionnels, c’est l’expérience d’apprentissage qui constituera une adhésion dans la durée. Cette expérience d’apprentissage ne se limite pas à la stricte interaction pédagogique, bien au contraire. Ce sont toutes les dimensions de l’expérience sociale sur le campus qui contribuent à l’expérience, que ce soit les associations sportives, culturelles ou festives. Si les étudiants utilisent massivement les réseaux sociaux pour partager cette expérience, il importe de saisir que celle-ci se construit d’abord et avant tout dans l’interaction sociale sur le campus et ses événements.

Vers un éclatement des modèles

Le numérique est bien une révolution majeure pour les universités et les écoles. De très nombreux modèles sont possibles pour répondre à une diversité d’attentes accrue. A cet égard, on assistera à une diversification des modèles d’apprentissage8, d’ores et déjà bien visible en France, notamment sur les compétences numériques, avec l’émergence d’acteurs comme l’école 42 ou la Web School Factory à côté des certifications des éditeurs de logiciels et des formations classiques et des MOOCs comme sur OpenClassrooms.

Mais le numérique ne doit pas masquer d’autres enjeux tout aussi redoutables. La massification et la globalisation sont des enjeux tout aussi fondamentaux, comme une récente étude de l’OCDE le montre avec acuité
9. Dans les pays de l’OCDE et du G20, le nombre de jeunes diplômés de l’enseignement tertiaire (âgés de 25 à 34 ans) a augmenté de près de 45 % au cours des dix dernières années – une croissance qui devrait se poursuivre à l’horizon 2030. Par ailleurs, d’ici 2030, la Chine et l’Inde devraient fournir plus de 60 % de la main d’œuvre des pays du G20 diplômée en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques. Le vieillissement de la population et le renouvellement des compétences tout au long de la vie constitueront un autre défi majeur pour les établissements d’enseignement supérieur. Nul doute que le numérique apportera aux établissements une partie des réponses à ces importants défis.

1/ Barber M., Donnelly K., Rivzi S., (2013), « Anavalanche is coming. Higher education and the revolution ahead », Institute for Public Policy Research, http://www.avalancheiscoming.com

2/ Davidenkoff E., (2014), « Le Tsunami Numérique. Education, Tout va changer, êtes-vous prêts ?», http://www.editions-stock.fr/le-tsunami-nume- rique-9782234060548

3/ Laurent Alexandre, président de DNAvision, Le Monde, Supplément Sciences et Médecine éditorial 6/4/2015.
4/ Voir « HarvardX and MITx: Two Years of Open Online Courses Fall 2012-Summer 2014 », disponible http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2586847
5/ « Learning about Social Learning in MOOCs : From Statistical Analysis to Generative Model » in Learning Technologies, IEEE Transactions, Volume 7, Issue 4, 2014, Juillet.
6/ MIT, (2014), Institute-wide Task Force on the Future of MIT Education, July, disponible https://future.mit.edu

7/ On estime à 15% en 2015 la part des recrutements qui s’effectuent par les réseaux sociaux, http://tinyurl.com/kqwal7q

8/ Anya Kamenez (2010), « Do It Yourself University : Edupunks, Edupreneurs and the Coming Transformation of Higher Education », 216 p. voir aussi le blog http://diyubook.com
9/ OCDE, « Vivier mondial de talents : quelles évolutions (2013, 2030) ? », Avril 2015

 

Biographie de l'auteur
Henri Isaac, chargé de la transformation numérique de l'université Paris Dauphine, et vice-Président du think tank Renaissance Numérique. Docteur en sciences de gestion, maître de conférences et chargé de la transformation numérique à l'Université Paris Dauphine. Auteur de nombreuses publications académiques sur ces sujets dont un ouvrage de référence sur le E-commerce avec Pierre Volle, et d'un rapport sur l'Université Numérique pour la Ministre de l'enseignement supérieur Mme Valérie Pécresse en 2008. 



 

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