Retour aux actualités
Article suivant Article précédent

Revue TELECOM 178 - Etat des lieux sur les objets connectés pour la santé

Articles Revue TELECOM

-

15/11/2015


ETAT DES LIEUX SUR LES

OBJETS CONNECTES POUR

LA SANTE


 
La segmentation entre

préventif et curatif



Par Alain Tassy (1982) dans la revue TELECOM n° 178
 
Quelles évolutions technologiques pour le monde de la santé ?
Les conclusions de la première réunion thématique du groupe santé de l'association Télécom Paris Tech créée en 2015 et consacré aux objets connectés.


Evolutions du monde de la santé

Le monde de la santé évolue sous l'influence de plusieurs phénomènes.

En premier, le vieillissement de la population se traduira en Europe par un triplement du nombre de personnes de plus de 80 ans à l'horizon 2060, passant de 22 à 61 millions. Or les statistiques montrent qu'après 80 ans les personnes vivent avec en moyenne 4 pathologies chroniques.

La désertification médicale frappe les régions rurales et le niveau d'équipement varie selon les départements. Cela se traduit par des délais importants pour avoir un examen (ex IRM) ou des RDV avec des spécialistes qui se trouvent souvent très loin du lieu de vie de la personne.

Les soins évoluent et les progrès technologiques augmentent le coût des actes. Pour une même pathologie, les examens sont plus nombreux et plus couteux. Par ailleurs, les maisons de retraite envoient systématiquement les personnes âgées aux urgences alors que le médecin traitant arrivait, dans la majorité des cas, à soigner la personne à domicile.

L'impact du numérique
Le numérique modifie le comportement des patients. Grâce à Internet, ils s'informent sur leurs pathologies et sur les traitements existants. Beaucoup de généralistes reconnaissent que, très souvent, le malade vient en consultation pour chercher une ordonnance pour un traitement qu'il a découvert sur Internet. Ce comportement d'automédication peut s'avérer dangereux.

Depuis 2006 à l'hôpital Georges Pompidou et depuis 20101 dans plusieurs GSC2, des solutions techniques pour la télémédecine existent et sont opérationnelles. La télémédecine, telle qu'elle est appréhendée en France, peut se résumer à faire des actes médicaux à distance. Elle s'applique essentiellement au curatif et au suivi du traitement de maladies chroniques.

La e-santé n'a pas de définition légale. Certains incluent dans la e-santé tous les nouveaux usages des NTIC. D'autres font un distinguo entre Santé Numérique, e-Santé et Télémédecine. La e-santé désigne alors l'utilisation des NTIC pour mesurer, stocker et échanger des paramètres physiologiques pour le suivi de la santé de la personne D'après Renaissance Numérique,  " Les changements radicaux qu'insuffle le marché de la e-santé dans le secteur de la santé ouvrent la possibilité de faire évoluer le système actuel vers un modèle davantage préventif3".

Le marché de l'e-santé est estimé à 2,4 milliards d'euros4. Il devrait progresser de 4% à 7% par an d'ici à 2017. Des publications récentes évaluent le potentiel du marché de la santé 3.0 à plus de 10 000 milliards de dollars (9 000 milliards d'euros)5.
Avec la généralisation des smartphones et des objets connectés, il est maintenant possible de mesurer soi-même certains paramètres physiologiques comme la tension, la glycémie, la fréquence cardiaque, les activités physiques, le poids ... et de les partager soit avec le corps médical, soit avec une communauté de personnes faisant les mêmes mesures. Ainsi on assiste à un phénomène appelé quantified self6 qui montre la volonté des personnes de prendre en main leur santé et de partager leurs résultats avec d'autres.

Environnement règlementaire

Les règlementations devant être prises en compte sont de trois ordres :
  • L'encadrement de la pratique de la médecine
  • La protection des données
  • Les textes régissant les objets connectés






                                           Quantified Self

Pour les objets connectés de santé les textes applicables sont :
  • Responsabilité du fait des produits défectueux (Article 1386-1 et suivant du Code civil)
  • Directives européennes relatives aux Dispositifs Médicaux DM (n°93-42/90-385/98-79)
  • Code pénal
  • Code civil
 
La règlementation peut être de trois ordres :
  • Objets connectés implantables. Ce sont des DM qui suivent toutes les contraintes des DM avec des phases cliniques
  • Objets conncectés non implantables pouvant servir aux diagnostics médicaux. Ce sont des DM d'une classe inférieure mais ils impliquent un agrément du constructeur
  • Objets connectés donnant des informations sans usage médical. Ils sont régis par la loi standard du commerce

Il faut noter que la législation est ambigüe car avec une simple balance, connectée ou non, il est possible de diagnostiquer une rechute cardiaque à 48 heures. Mais la balance n'est pas un dispositif médical !

Première réunion thématique : Etat des lieux sur les objets connectés pour la santé; la segmentation entre préventif et curatif

37 personnes ont assisté à la première réunion thématique du groupe Télécom ParisTech Santé le 20 mai 2015. La qualité des intervenants et des participants ainsi qu'un débat constructif ont fourni des idées originales sur le thème abordé et ont remis en cause des idées reçues.

Invités

Gilles Sonou (créateur de Mobile-Health)
  • Alexis Normand (Business Development Manager, Withings)
  • Benjamin Sarda (Head Of Marketing, Orange Healthcare)
  • Nicolas Pivet (GM, Western Europe Services, GR Healthcare)
  • Come Pinchard (Créateur & CEO de Addax)

Les présentations sont disponibles en ligne sur ce lien :
http://www.telecom-paristech.org/#/group/sante/50/medias

Etat des lieux
Il y a plusieurs types d'objets connectés de santé : grand public plutôt ludiques, les systèmes hospitaliers et les objets à domicile permettant de suivre des pathologies ainsi que l'observance et les processus d'assistance à la personne.

Benjamin Sarda rappelle que ces objets existent depuis plusieurs années. Par exemple, le premier avantage du pacemaker connecté a été de réduire la mémoire de stockage, permettant de gagner deux ans d'autonomie !

Alexis Normand nous informe que les données collectées au fils des mois intéressent le monde de la recherche médicale.

La forte croissance du nombre d'objets connectés est liée à l'explosion du parc de smartphones qu'ils utilisent pour transmettre les données. Et Gilles Sonou met en exergue le paradoxe que beaucoup d'objets connectés sont voués à disparaître car ils seront intégrés dans les smartphones eux-mêmes.

Benjamin Sarda souligne que les objets connectés sont une des composantes de la transformation digitale des industriels de la santé, en particulier pour la prise en charge à distance des maladies chroniques. Cette transformation passe par l'évolution des insdustriels qui " entrent dans le monde du service ".

Ensuite Nicolas Pivet nous fait pénétrer dans l'hôpital pour constater que quasiment tous les équipements sont connectés ; d'abord pour des raisons de maintenance mais aussi pour des raisons de qualité des mesures (ex : corriger des dérives de réglages). Et de nouvelles applications apparaissent.

Ainsi le Dose Watch aura un impact direct sur la santé des patients car il permet de suivre les doses cumulées de rayons ionisants reçus quel que soit l'équipement d'imagerie utilisé. Il permet ainsi de donner l'alerte pour éviter des surdoses, sources de cancers.

Enfin Come Pinchard donne une liste non-exhaustives d'objets connectés classés entre curatifs et préventifs et fait remarquer que ce classement est plus souvent confondu avec bien-être et soin.

 
Présentation du nouveau Groupe Santé

Toutes les grandes entreprises leaders dans les NTIC ont lancé une division heallthcare.

Le Groupe Santé organise tous les trois mois des réunions à thème afin de formaliser des contributions sur des sujets aussi sensibles que les objets connectés, l'utilisation sécurisée de données médicales, les logiciels de traitement d'image permettant le dépistage automatique, les serious games, le big data, la santé 2.0 et la santé 3.0 ...

D'autres technologies vont jouer un rôle important dans l'amélioration du système de santé1 : la bioinformatique, le big data, le monitoring à distance des patients et le Quantified self2.

Les systèmes de santé vont devoir fondamentalement se réformer. Le monde des Télécom a vécu le même type de révolution avec l'avènement de l'IP et des mobiles qui ont fait disparaître la communication et naître des usages radicalement nouveaux et la privatisation de France Télécom (l'introduction de la concurrence et la mise en place d'une  nouvelle régulation).

Alumni de Télécom ParisTech, nous sommes légitimes pour nous exprimer sur la santé car deux des technologies qui vont être au coeur de cette révolution sont au centre de la stratégie de l'école : le big data et les objets connectés.

Le groupe thématique Santé a pour vocation de rassembler les expertises des Alumni relatives aux technologies, au sens large, pouvant contribuer à l'amélioration de la santé des personnes.

L'objectif du groupe est de permettre à chacun des acteurs du domaine de mieux appréhender les contraintes et les attentes du monde de la santé, pour un meilleur usage de l'informatique et des NTIC tant dans le soin que dans la prévention et de mieux se connaître. Chaque Alumni ayant eu une expérience personnelle (directe ou indirecte) en gestion des soins, télésanté, e-santé ou utilisation de dispositifs médicaux innovants pourra contribuer à la réflexion du groupe.

Une large ouverture devrait offrir une grande richesse dans les échanges d'idées, d'ouvrir des perspectives de repositionnement professionnel, voire de favoriser la création de start-up.

1/ Source : Joseph Jimenez. EY Global pharmaceutical Report 2014.

Le débat 

Spécificité du système de santé français
Le système de santé français est basé sur le curatif. Il est structuré autour de l'acte médical et le mode de paiement.

remboursement se fait à l’acte. Le PMSI codifie et répertorie tous les actes médicaux hospitaliers, publics et privés, au niveau national. Ce système ne favorise pas les actions de prévention qui ne sont généralement ni répertoriées ni remboursées.

La situation est très différente aux USA. Les centres hospitaliers sont rémunérés sur des bases forfaitaires pour la prise en charge des pathologies chroniques. Ce système est incitatif pour le suivi des patients dans deux domaines, l’observance du traitement et le dépistage des complications.

Les objets connectés, comme le pilulier, ont démontré leur intérêt pour améliorer l’observance. Ils permettent de sauver des vies. Mais aucun modèle économique, incluant l’ensemble des professionnels de santé, n’est compatible avec le système français actuel.

Le malade souhaite échapper à sa maladie chronique. Avec les objets connectés il prend les mesures mais il n’a plus besoin de gérer le résultat ou même de le connaître. Par exemple pour le diabète, un glucomètre couplé à une pompe à insuline injectant la dose exacte déterminée par un système centralisé devrait bientôt simplifier considérablement la vie du malade et l’aider à suivre son traitement.

Les objets connectés peuvent être des moyens peu onéreux pour prévenir les récidives et aider au suivi des pathologies chroniques.

Les balances connectées ont démontré leur intérêt pour les personnes qui décident de maigrir. Elles sont un outil très simple pour prévenir les récidives des crises cardiaques et éviter ainsi l’intervention des urgences.
 

Rôles du médecin et du corps médical

Le médecin à un rôle majeur dans les applications curatives des objets connectés. Mais cela pose la question de la formation des professionnels de santé. Le CNOM s’est ému de ce problème dans son livre blanc sur la e-santé, mais n’a pas de solution à mettre en place rapidement.

Contrairement aux molécules, il n’existe pas de base de données européenne ou nationale qui répertorie les dispositifs médicaux et les protocoles associés. Il semble même impossible de la constituer car les évolutions dans ce domaine sont bien plus rapides que pour les médicaments. Se pose alors la question de la responsabilité du médecin prescripteur à laquelle nous n’avons pas de réponse.

Pour le suivi médical au domicile, il sera nécessaire de former tous les professionnels de santé intervenants. Cela aura un coût. Qui paiera ?
 

Les objets connectés vont-ils permettre de réduire les coûts du système de santé ?

A priori, comme toute nouveauté, l’introduction des objets connectés dans le système de soin français devrait entraîner un surcoût.

Or aux Etats-Unis, la Veteran Health Administration (VHA), donnée pour morte dans les années 90, est aujourd’hui un modèle d’innovation et d’efficacité. Elle utilise de plus en plus les objets connectés.

Une première conclusion est qu’une modification de l’organisation du système de soin et de son modèle économique (mode de financement des acteurs) est nécessaire pour que les objets connectés réduisent les coûts en France.
 

La segmentation Préventif / Curatif est-elle pertinente ?

Cette segmentation peut s’interpréter comme une déclinaison de la dichotomie habituelle entre bien-être et santé.

Mais les choses sont plus complexes et nous avons plutôt un continuum qui ne peut être scindé à un endroit plus qu’à un autre. Dans le préventif il faut distinguer le fait de faire baisser le risque de maladie et le prédictif (qui poussé à l’extrême peut entraîner des comportements déviants). Dans le curatif, il faudrait séparer le diagnostic, les traitements et le suivi.

Comment cataloguer les objets qui peuvent changer le comportement des personnes dans leur mode de vie comme les traqueurs d’activité ? En bougeant plus on réduit les risques cardiovasculaire et on améliore aussi la guérison par exemple des cancers.

Pour les personnes âgées, les objets connectés peuvent grandement améliorer la qualité de vie en simplifiant le suivi des pathologies chroniques, sans être curatifs.

Enfin, les objets connectés de santé ne se limitent pas aux soins. Ce sont aussi des outils de recherche et des fabricants français lancent des projets avec les universités américaines.



Conclusion

Il semble que la segmentation préventif vs. curatif ne soit pas adaptée pour le marché des objets connectés. Ces objets ont un intérêt si le système de santé favorise la prévention et offre un modèle économique viable à l'utilisation des objets connectés de santé. Les bénéfices offerts par les objets connectés sont de deux ordres : le mieux vivre avec ou sans pathologie et des économies substancielles à moyen terme pour le système de santé. Mais ces économies seront effectives à condition que le système sache s'adapter aux innovations générées par le e-santé au sens large.


1/ Décret n°2010-1229 du 19 octobre 2010 relatif à la télémédecine
2/ GSC : Groupement de Coopération Sanitaire
3/ Renaissance Numérique.org. Livre blanc D'un modèle de santé curative à un modèle préventif grâce aux outils numériques, septembre 2014
4/
Source Xerfi Precepts
5/ Escande P.2015. Quand mon docteur s'appelera Apple, Le Monde économique, 7 septembre 2015
6/ Mouvement qui regroupe les outils, les principes et les méthodes permettant à chacun de mesurer ses données personnelles, de les analyser et de les partager.




Biographie de l'auteur

Alain Tassy Docteur ingénieur diplômé de Télécom ParisTech (82, 86) et de l'Exécutive MBA de HEC (91), Alain accompagne les dirigeants d'entreprise et les entrepreneurs dans la mise en place opérationnelle de leurs stratégies d'innovation, tant dans les produits que dans les process. Après avoir créé le laboratoire de traitement du signal de Matra Communication, il occupe successivement des postes de direction technique, marketing et programme dans les groupes Alcatel, Vodafone, UUnet MCI-Worldcom et Quescom.
Business Angel depuis 2000, il participe en parallèle à la création et au lancement de plusieurs sociétés. En 2012, il crée la SATT Lutech dans le cadre du PIA. Depuis 2010 Alain intervient dans la e-santé et crée en 2015 le Club Santé de Telecom Paristech.

 

324 vues Visites

J'aime

Commentaires0

Veuillez vous connecter pour lire ou ajouter un commentaire

Articles suggérés

Articles Revue TELECOM

Quels rôles jouent les technologies numériques dans l’évolution de la médecine du travail ? Groupe Santé#196

photo de profil d'un membre

Rédaction Revue TELECOM

01 avril

Articles Revue TELECOM

Le numérique au service de la décarbonisation #196

photo de profil d'un membre

Rédaction Revue TELECOM

01 avril

Articles Revue TELECOM

DC Brain nommé au prix de la croissance #196

photo de profil d'un membre

Rédaction Revue TELECOM

01 avril