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Revue TELECOM 178 - La ville intelligente, citoyenne et connectée

Articles Revue TELECOM

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15/11/2015


LA VILLE INTELLIGENTE,

CITOYENNE ET CONNECTEE





Par Carlos Moreno dans la revue TELECOM n° 178
 
La "Smart City", ou ville intelligente, occupe aujourd'hui le devant de la scène dans tous les débats autour du développement urbain. Mais quels sont les véritables enjeux qui se cachent derrière ce vocable ?
 


Une ville "intelligente" ?

Qu'est-ce q'une ville " intelligente " ? Le terme, aujoud'hui très en vogue, est la traduction de l'anglais " Smart City ". Il mérite néanmoins toute notre attention. Il est en effet essentiel, selon moi, de se démarquer d'une vision néo-positiviste, qui laisserait croire que le progrès technique va apporter des solutions à tous les problèmes des villes. Il y a, ou il y a eu, car les discours commencent à changer depuis quelques années, une dérive " technocentrique " du concept de ville intelligente. Certains ont ainsi considéré que la ville serait intelligente en développant des solutions fortement technologiques, et que ces dernières pourraient apporter des solutions à des problèmes complexes. Or, il est clair pour moi que cette ville intelligente-là, n'est pas une réponse aux défis environnementaux, sociaux, économiques et autres auxquels sont confrontés les maires aujourd'hui. En revanche, toute la réflexion qui est conduite à l'heure actuelle sur la ville intelligente " humaniste ", c'est-à-dire centrée sur le citoyen, nous permet de mieux penser les réponses aux problèmes actuels des villes. C'est donc là qu'il faut aller chercher des solutions.

Il faut également sortir de l'idée selon laquelle une villle connectée est une ville intelligente. L'intelligence des villes, c'est ce souci constant de l'amélioration de la qualité de vie, c'est placer l'humain, tous les humains, au coeur du projet urbain. Si la ville connectée ne créée pas du lien social, probablement elle devient paradoxalement régressive favorisant l'isolement, développant ce que nous appelons alors les zombies - geeks, là où nous avons besoin de citoyens rompus au numérique certes mais avant tout pro actifs.

 

Des villes intelligentes

Se pose alors la question des ingrédients qui composent cette ville intelligente Existe-t-il des critères objectifs, qui nous permettraient d'établir un " modèle " de ville intelligente ? Pour y répondre, il faut d'abord revenir aux bases du développement urbain. La ville est, toujours et partout, construite autour de quatre invariants : l'urbis, c'est-à-dire les infrastrutures ; le spatium, c'est-à-dire l'espace public, qui constitue un lieu de brassage et de mixité ; la respublica, c'est-à-dire la chose publique, le bien commun, l'intérêt général ; et le civis, le citoyen. Avec les nouvelles technologies, le développement d'internet et de l'intelligence communicante, est venu s'ajouter un cinquième invariant, celui de la révolution ubiquitaire, ubiquitous, et ses outils qui bouleversent nos vies dans nos villes, hors du temps et des espaces. Les défis auxquels doit faire face une ville sont, eux aussi, plutôt constants dans le temps et les contextes. On peut ainsi faire ressortir cinq grands défis : social, culturel, économique, écologique, et de résilience.

Voilà pour les constantes. Mais une ville bien sûr, c'est avant tout un contexte. Chaque ville a sa personnalité propre, elle est le produit d'une histoire, elle est à l'image de ses habitants et de leur projet commun, elle est vivante. Tenir compte de ce contexte est très important. Impossible même de parler de " LA " ville intelligente tant ce contexte est déterminant. Prenons l'exemple de l'autopartage. Dans les grandes villes européennes elle est une solution appréciée et soutenue par les populations qui y voient la possibilité de réduire leurs coûts de transport tout en contribuant à l'amélioration de leur environnement. En Amérique latine, la voiture est un élément extrêmement fort du statut social. L'autopartage y a en conséquence, à l'heure actuelle, une acceptabilité sociale très faible.

En dépit des différences de contexte, il nous est pourtant possible de nommer l'objectif commun des villes intelligentes: l'amélioration de la qualité de vie. Et cela, les maires y parviendront en activant 3 leviers : l'inclusion sociale, la réinvention des infrastructures urbaines, et les révolutions technologiques. Au croisement de ces 5 invariants (ubis, spatium, res publica, civis, ubiquitous), et de ces 5 défis (social, culturel, économique, écologique, résilience), il s'agit donc de  mobiliser ces 3 grands leviers pour définir la feuille de route d’une ville intelligente.

 

Il est donc impossible selon moi d’établir un modèle unique de ville intelligente. L’histoire, le contexte, les habitudes de gouvernance, les citoyens et leur manière d’exercer leur citoyenneté, l’implantation des solutions technologiques et leur appropriation… tout cela fait que chaque ville doit trouver son propre chemin pour être plus « intelligente ».

Gouvernance : quelques clés

S’il n’existe pas de modèle unique, il est néanmoins possible de préciser, à la lumière des diverses expérimentations qui ont vu le jour ces dernières années aux quatre coins du globe, les grandes lignes stratégiques à adopter pour tout maire qui souhaite porter un projet de ville intelligente. Tout d’abord, il est important qu’un projet de ville intelligente puisse se construire dans le temps long, dans une durée qui dépasse celle de la mandature des maires. C’est cette continuité qui viendra renforcer le projet commun, l’implication des populations et des partenaires, l’identité de la ville. Pourquoi s’impliquer si le projet peut être remis en cause à la prochaine élection ?

Il faut également que chaque ville prenne conscience de la singularité du modèle d’intelligence qu’elle va bâtir. Il y a un vrai danger pour les villes à se faire vendre des modèles, des recettes magiques de ville intelligente qui, au fond, ne sont que des apparences. Les villes en développement ont devant elles un champ immense, des possibilités formidables qui ne doivent pas se laisser aliéner par des vitrines, des modèles préconçus, ou des héritages inadaptés à leurs contextes. Prenez par exemple la question de la multipolarité. Elle est extrêmement porteuse pour ces mégalopoles en développement de plusieurs millions d’habitants. Et même plus que porteuse, elle peut être vitale pour leur durabilité – mais là encore tout est question de contexte.

Un autre élément essentiel est la capacité à faire évoluer nos modèles de gouvernance. Sortir de la verticalisation monofonctionnelle technique pour penser les évolutions urbaines de manière intégrée et globale. Savoirs’ouvrir à l’initiative privée qui travaille dans l’espace social, dans la ville, avec des capacités de performance économique mais aussi de lien social. Laisser de la place à l’initiative citoyenne en ayant toujours en tête que si le maire est là pour donner une vision, cadrer le développement et piloter une équipe de gestion, il doit favoriser l’expression de la vie dans la ville dans ses multiples formes pour façonner cette approche de ville ouverte, participative, vivante et créative. L’intelligence urbaine et les nouveaux usages citoyens, démultipliés par les réseaux sociaux et les nouvelles technologies, permettent de faire émerger des nouvelles initiatives pour s’impliquer dans le changement du cadre de vie, ici et maintenant, par exemple au travers des budgets participatifs et les projets qui vont avec pour transformer aussi la vie de la cité, du « crowd sourcing » c’est-à-dire faisant appel à la créativité collective, et citoyenne. La puissance de la multitude, tournée autour du bien commun, du bien public.

Le point central, dans une ville intelligente, est en effet de construire le projet faisant du citoyen son souci premier. C’est une condition sine qua non de sa réussite, de son efficacité et de son acceptabilité sociale. Si l’on arrive à faire en sorte que le bien commun qu’est la cité soit « investi » par les citoyens, à faire en sorte qu’il y ait une identification du citoyen avec sa ville, alors on a déjà fait un grand pas vers la ville intelligente. Il y a un déclic citoyen qui se produit et qui change la donne.

La clé de cette dynamique citoyenne qui peut se mettre en place, c’est d’abord, dans beaucoup de villes, de rendre l’espace public au citoyen afin de permettre une mixité et un brassage au sein de lieux de vie habités, c’est-à-dire investis, par tous. Afin, aussi, de créer un sentiment d’appropriation qui va mener à une responsabilité de chaque citoyen vis-à-vis de ce bien commun. Et c’est là que l’on va rendre aux gens leur fierté citoyenne dans la mixité.

Les nouvelles technologies peuvent jouer un rôle important pour développer ce que j’appelle une «hyperproximité» qui va jouer en faveur du renforcement du lien entre les citoyens et leurs villes. Cette hyperproximité passe par exemple par des réseaux sociaux de nouvelle génération centrés sur le territoire, sur l’usage, sur l’identité de la ville, et qui permettent de tisser une solidarité dans les quartiers, tout en les dépassant. L’avenir est aux réseaux sociaux ancrés dans la réalité de la vie dans la ville, qui permettent de rapprocher le citoyen de son espace de vie ou plutôt de ses espaces de vie. On a ici résumé tout le défi des villes intelligentes : faire en sorte que la technologie ne soit pas quelque chose qui isole et qui éloigne, mais au contraire l’outil de plus d’échanges, de plus de mixité, d’une plus grande responsabilité vis-àvis du bien commun.

Biographie de l'auteur


Carlos Moreno, professeur des Universités, est spécialiste du contrôle intelligent des systèmes complexes. Animé par sa passion pour la science, le progrès et la créativité sous toutes ses formes, il oeuvre pour la convergence entre les disciplines scientifiques et les acteurs de l'écosystème de l'innovation, des industries aux start-up, en plaçant la transversalité au coeur de sa démarche. Ses travaux, par la suite, ont donné lieu à une approche originale de la Smart City, la ville vivante ou Living City, dont il est l'un des animateurs reconnus sur la scène nationale et internationale.
Ainsi en sa qualité de Président du Comité scientifique du Forum International de la Smart City Humaine ´Live in a living City ', il souhaite contribuer avec cette communauté à mettre en avant une vision de la Smart City de demain comme une ville ´citizen-centric ', une ville qui place l'humain et la vie, via les services et les usages, au coeur des enjeux et des préoccupations.
Dans une démarche au service de l'intérêt général, il oeuvre à élargir son rôle de passeur entre divers mondes qui souvent síignorent.
Depuis 2013, il est membre du Conseil scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques (CSFRS) et du Conseil scientifique Mines-Télécom. 

Blog et réseaux sociaux : 

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