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Revue TELECOM 178 -Les objets connectés vont-ils changer notre système de santé ?

Articles Revue TELECOM

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15/11/2015


LES OBJETS CONNECTES

VONT-ILS CHANGER NOTRE

SYSTEME DE SANTÉ ?

 


Par Alexis Normand dans la revue TELECOM n° 1778

Les objets connectés sont une des facettes de la convergence spectaculaire de sciences du vivant et de l'informatique. Le secteur de la santé, qu'on croyait sanctuarisé par des régulations et l'intermédiation des professionnels, connait à sont tour une série de ruptures. Elles imposent de repenser jusqu'à l'organisation du système : rupture technologique avec Internet qui rend accessible des informations autrefois réservées aux professionnels ; rupture culturelle, avec les transferts de tâches du médecin vers d'autres acteurs (pharmaciens, paramédicaux..) et surtout vers le patient, expert de sa santé : rupture économique car le prix du traitement de l'information baisse et le marché s'oriente vers le grand public, suscitant l'entrée d'acteurs comme les GAFA ; rupture de temporalité enfin car les innovations vont plus vite que la capacité du système de soins à les intégrer.

A court terme, ces ruptures créent de nouveaux marchés. Dans les objets connectés, la bataille se joue d'abord auprès du grand public où la concurrence est mondiale. La clé du succès est la simplicité de l'expérience utilisateur et la valeur immédiatement perçue du service. Se peser, prendre sa tension, suivre son activité physique, évaluer son sommeil, autant d'activités quotidiennes qui offrent désormais l'occasion de déployer des sevices d'analyse et de coaching informatique pour encourager des comportements sains. Des marchés professionnels se développent. Sur le modèle du Corporate Wellness, industrie mure aux Etats-Unis, les entreprises déploient des plateformes de prévention, gérées par des tiers de condiance. Elles intègrent les objets connectés pour susciter de l'engagement et rendre ludique la prise de conscience sur la santé des salariés.

A plus long terme, la sophistication des capteurs et des outils d'analyse apportent l'espoir d'une prévention pure et parfaite. Les médecins rêvent d'une médecine des " 4 P " : préventive, car chacun pourra réduire en amont des facteurs de risques grâce à des alertes plus précoces ; prédictive avec des modèles d'analyse du big data ; participative, car les patients seront acteurs de leur santé ; et bien sûr, personnalisée car les traitements tiendront compte des phénotypes de chacun.

Au delà du rêve, le digital est un vecteur d'optimisation pour le système de santé. D'après une étude publiée par Goldman Sachs en août 2015 (The Digital Revolution comes to US Healthcare), la révolution digitale pourrait générer 300 milliards $ par an d'économies sur le système de santé américain. Cela ferait 20 milliards rapportés à l'échelle des dépenses de santé en France, essentiellement en diminuant les recours aux urgences et des consultations médicales. Ce potentiel est bien compris aux Etats-Unis ou la multiplicité des acteurs dans un système décentralisé permet de valider plus vite des modèles de e-santé. L'Affordable Care Act a créé des incitations pour basculer d'une approche du " paiement à l'acte " au " paiement aux résultats ". Les expérimentations à base d'objets connectés grand public se multiplient au sein d'Institutions comme Kaiser Permanente.

En France, la centralisation du système est sa grande force et son handicap majeur : l'Assurance Maladie doit faire sa révolution numérique. La décision vient d'en haut. Cela ne garantit pas l'exécution sur le terrain, en témoigne l'exemple navrant du Dossier Médical Partagé (DMP). De l'usage consumériste des objets connectés à l'intégration dans les soins, on mesure chaque jour le travail à accomplir et les conservatismes à surmonter. L'innovation en santé est portée par des PME agiles avec lesquels les grosses structures de la santé se savent pas dialoguer.


                  Wireless BPM-livingroom-iOS. Source : Withings
L'obstacle à la diffusion de la e-santé n'est plus technique. Apple et Google ont su créer des écosystèmes. Ils ont montré que les applications mobiles comme " Santé " présentes sur chaque iPhone, pouvaient agréger des informations de santé personnelle, et surtout, permettre de les envoyer à faible coût vers un dossier médical. Un utilisateur de tensiomètre connecté, s'il a un smartphone et que son hôpital utilise EPIC comme prestataire informatique, peut communiquer en temps réel ces informations à son cardiologue en téléchargeant deux applications. Chez Withings, cette possibilité a ouvert le marché des hôpitaux aux Etats-Unis comme la Mayo Clinic, pour citer le plus connu. Les objets sont utilisés pour remonter des informations issues des patients en vie réelle en vue d’éviter les hospitalisations. Le coût de la prise en charge chute.

L’obstacle à la diffusion réside dans la faiblesse des incitations. En France, le système de tarification à l’activité sanctionne les hôpitaux qui font des économies en leur retirant les budgets économisés par des solutions innovantes. L’absence de rémunération à la patientèle pour les médecins en ville pousse à multiplier les visites. Surtout, la plupart des barrières sont imaginaires ; les autorités de tutelle responsables de la protection des données ne s’opposent que rarement à des projets de e-santé bien menés. La question de la protection des données sert trop souvent de prétexte à l’immobilisme.

La France a des atouts pour rattraper son retard et une obligation d’innover. Le régime des Affections Longue Durée (ALD) représente 60% des dépenses de l’Assurance Maladie. Le régime s’étend plus rapidement que la prévalence des maladies chroniques qu’il est censé rembourser. On peut s’attaquer au problème de façon comptable. On peut aussi utiliser les nouvelles technologies pour remodeler l’offre de soins. Cela impliquera de faire du médecin le pilote du parcours de soins, en acceptant le transfert des taches vers d’autres acteurs : assistants médicaux, infirmiers et pharmaciens, et patient.
La santé connectée place le patient au centre de l’information de santé, avec son consentement comme sésame avant tout partage. C’est un changement de paradigme ; chacun devient maître et possesseur de sa donnée et de sa santé. L’information n’est plus le domaine réservé des professionnels. On exige de Google qu’il puisse restituer toutes nos données. On l’exigera bientôt de l’Assurance Maladie. Tout refus sera perçu comme une atteinte à ses droits fondamentaux. Il faut s’en réjouir.


Biographie de l'auteur

Alexis Normand est directeur du développement santé chez Withings, leader de la santé connectée. Diplômé d'HEC et de Sciences-Po, il a travaillé auparavant dans l'industrie et dans le conseil en stratégie, notamment au service de réformes de politiques publiques de santé pour des gouvernements du Golfe. Il est également membre du bureau d'un think tank français.


 

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