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Revue TELECOM 179 - Le téléphone mobile, objet de dématérialisation

Articles Revue TELECOM

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15/01/2016


LE TELEPHONE MOBILE,

OBJET DE

DEMATERIALISATION



Par Paul Jolivet (1995) dans la revue TELECOM n° 179

 
Le téléphone mobile prend de plus en plus de place dans nos vies et dans notre poche, concernant les usages... et créant un foyer d'opportunités pour tous.


Le téléphone dévore tout dans nos poches
 
Le téléphone mobile est entré dans les usages et y a pris une place prépondérante. Personne ne sort sans téléphone. Les enfants en sont équipé de plus en plus jeunes. L'utilisation de l'appareil dépasse l'appel téléphonique et les messages courts : il permet l'accès à des réseaux sociaux, devient le lieu de stockage de données très personnelles (photos, contacts, messages,...).

Le téléphone phagocyte peu à peu le contenu de nos poches. Il a déjà digéré agenda, organisateur, montre, appareil photo numérique compact. GPS portable. Il se prépare à dévorer le porte-monnaie, le passe de transport, la carte de cantine ou même les clés de la maison.
C'est dans le téléphone mobile que nos objets quotidiens se dématérialisent.


Un smartphone, des transactions potentielles

Le smartphone accède aux transactions de l'internet, de manière parfois adaptée, au travers de sites dédiés. Les modèles sont néanmoins les mêmes, ce sont ceux de Paypal ou de eCarte Bleue, ceux des portes-monnaie électroniques développés par les opérateurs (Orange Cash) après l'échec des portes-monnaies1, au format "carte de crédit". Le modèle d'affaire du smartphone intègre les boutiques multimédia de Google ou d'Apple qui proposent un porte-monnaie électronique (Google Wallet ou Apple Pay). Amazon développe également une offre dans le domaine.

Du porte-monnaie, on passe au portefeuille pour inclure des papiers d'identité (pour certains déjà numérisés). Les acteurs du domaine espèrent également ajouter les passes de transport, les cartes bancaires.

Dans ces transactions, le téléphone apporte aux solutions existantes :
  • une connexion quasi permanente, donc un potentiel de sécurité (pour la mise à jour ou le rechargement du sevice),
  • une interaction facilitée par l'interface du smartphone
  • la sécurité d'un outil qu'on utilise souvent (et dont on constate très rapidement la disparition le cas échéant).


L'expérience ItiAchat

L'expérience ItiAchat a été menée en 1999 à l'initiative de France Télécom Mobile (maintenant Orange). Le principe était de dématérialiser le terminal de paiement dans un téléphone mobile. La solution fonctionnait de la manière suivante : le client fait ses courses sur l'internet (sur son ordinateur ou sur son mobile) et au moment du règlement du panier d'achat, il demande le paiement par mobile. Un message court vient déclencher une application sécurisée sur la carte SIM. L'utilisateur est alors invité à insérer sa carte bancaire dans sont téléphone pour réaliser la transaction comme il l'aurait fait en magasin (présentation du code PIN comprise).

Malgré l'implication de 22 commerçants et 7 banques dès la fin 19992, l'expérience est finalement abandonnée après quelques années. Les raisons de l'arrêt sont multiples :
  • la nécessité d'un téléphone mobile spécifique (deux modèles disponibles alors),
  • un marché trop réduit pour l'ensemble des acteurs : modèle uniquement français, sur une partie des abonnés d'un seul opérateur, pour des transactions en ligne encore peu développées,
  • des questions soulelvées par les acteurs financiers sur la sécurité des composants du téléphone,
  • l'arrivée de solutions sans utilisation d'une carte bancaire, ... la dématérialisation continue sa marche.


Opportunité pour les uns, risque pour les autres

Les acteurs de la galaxie smartphone voient les rôles redistribués ou pour le moins sérieusement changés par l'implication du téléphone dans ces transactions dématérialisées.

L'opérateur tel que nous le connaissons en Europe s'est donné pour vocation, au-delà de la mise à disposition d'une infrastructure de communication, d'offrir des services à ses clients finaux, les abonnés. L'enjeu est devenu de taille depuis la mise en place des forfaits, puisque pour la majorité des utilisateurs, la clé pour ajouter des revenus n'est plus dans l'accroissement de ll'utilisation de la téléphonie, mais bien dans des services supplémentaires.

Cette approche est mise à mal par les fournisseurs de plate-forme tels Apple ou Google. Ces derniers monopolisent l'accès aux services et applications supplémentaires de leur plate-forme. Dans leur modèle, tout passe par leur intermédiaire (l'App Store ou Google Play). Même s'il est possible avec Android (Google) de télécharger une application à partir d'une boutique tierce, la possibilité n'est que très peu utilisée. Ces fournisseurs ont l'ambition de passer à une étape supérieure : la gestion directe des abonnés, prenant la place des MVNO (les Mobiles Virtual Network Operators, opérateurs virtuels, qui gèrent des abonnés sur le réseau d'un opérateur). Les opérateurs sont dans ce modèle réduits à la gestion d'un réseau, on parle en anglais de Carriers plutôt que d'Operators.

Pour les fournisseurs de services qui actuellement doivent fournir le service et une clé d'accès physique (un passe magnétique, une carte à puce, une clé, ...), la dématérialisation permet de se concentrer sur le service plutôt que sur une infrastructure et sa maintenance. Le passage présente néanmoins un coût, la plate-forme d'accueil étant généralement gérée par le fournisseur de plate-forme ou l'opérateur qui voit là une opportunité de valeur. L'autre risque est évidemment de disparaître au profit des deux autres acteurs.


Les technologies disponibles

Certaines technologies de la dématérialisation de services dans le téléphone mobile sont d'ores et déjà disponibles et déployées. Nous sommes d'ailleurs dans la situation où les technologies de la dématérialisation sont pour certaines disponibles avant même que les services ne soient suffisamment matures pour être déployés.

La technologie incontournable de la dématérialisation des services sur le smartphone, c'est la technologie sans contact, aussi connue sous le nom de NFC (Near Field Communication). Plusieurs solutions techniques coexistent sur le marché, les plus répandues étant :
  • MiFare (principalement dans le transport)
  • Calypso/Type B'
  • Felica (qui a été lancé dans le domaine mobile avec succès au Japon par NTT DoCoMo et Sony)

 
Les premiers prototypes dans le cadre mobile datent de 2005 et ont été développés en France par les trois opérateurs d’alors. Les pilotes et expériences commerciales s’enchaînent sans que le passage aux usages ne se fasse (voir l’encadré sur le flottement du sans contact).

                                           
                                     NFC - machine à  laver


L’ensemble des technologies liées à l’internet (paiement en ligne par exemple) sont accessibles via un smartphone connecté, grâce à des terminaux aux fonctionnalités de plus en plus proches d’un petit ordinateur. La plupart des acteurs de l’internet ont d’ailleurs développé des adaptations de leur application pour le téléphone mobile pour faciliter les usages.

La dématérialisation dans le domaine de la téléphonie mobile c’est aussi l’eUICC (ou eSIM ou carte SIM virtuelle). Le principe est de ne plus avoir d’application SIM ou USIM sur une carte à puce, mais de placer ces applications d’accès au réseau de télécommunication sur un module intégré à la carte mère du téléphone, voire embarqué dans le chipset du mobile. Les SIM/USIM pourraient dès lors être administrées à distance. Au final, un utilisateur pourrait techniquement changer d’abonnement en s’inscrivant en ligne sur le site d’un nouvel opérateur. La spécification de cette fonction est en cours, et rencontre évidemment des objections de la part des administrateurs historiques de la carte SIM.

Du flottement dans le « sans contact »

Depuis plus de dix ans maintenant, chaque année doit être celle des services sans contact (ou NFC). Les technologies sont disponibles, elles sont même implémentées dans la majorité des smartphones. Malgré de nombreuses opérations (Citizy est la dernière application lancée en France3), le succès est loin d’atteindre l’ampleur espérée. Parmi les raisons probables d’un succès aussi modéré :
  • l’idée que les acteurs du domaine (les opérateurs mobiles en particulier) se sont fait des revenus potentiels de ces services, lesquels concernent d’abord de très petits montants.
  • la carte bancaire qui est passée dans les usages, représente une grande sécurité. Elle a intégré les technologies sans contact. Les utilisateurs ayant adopté la fonctionnalité ne voient probablement pas la valeur ajoutée à tout mettre sur leur smartphone.
  • des partenariats doivent être établis entre des entreprises aux cultures très différentes (le domaine télécom, bancaire, transport, …) et aux modèles d’affaires parfois peu compatibles.
  • la multiplication des partenaires potentiels et le nombre de startup aux idées parfois peu novatrices.
  • la fragmentation d’un marché mondial où les pilotes incompatibles entre eux se sont multipliés.

Le résultat est la relégation pour l’heure de la technologie sans contact à des services d’information ou de petites applications du quotidien : la technologie sans contact permet la lecture de tags (dont le coût restera toujours plus élevé que l’impression d’un code à barre de type QR Code). Elle permet également un appairage Bluetooth simplifié. Des applications finalement assez anecdotique où la valeur ajoutée du NFC n’est pour le moins pas évidente.



Avantages et risques du tout intégré

La dématérialisation de service dans un smartphone a une valeur pour l’utilisateur, celle de la simplicité en premier lieu. La concentration des applications et des usages dans un terminal pose néanmoins des questions comme celle de la propriété et de la responsabilité des fournisseurs de service. Un banquier n’acceptera probablement pas d’assumer la responsabilité d’une faille de sécurité sur une plate-forme qu’il ne maîtrise pas (le téléphone). La certification des applications est incontournable dans un smartphone qui reste ouvert et peut exécuter plusieurs applications simultanément.

Pour tous ces services, l’utilisateur attend la gratuité, qui n’est évidemment pas sans contrepartie. L’utilisateur (et ses données) est au final le produit pour les fournisseurs de données. Ce fonctionnement n’est pas toujours totalement encore accepté.

Enfin, la dématérialisation et la concentration des services en un outil posent le problème de la dépendance que nous aurons envers un fournisseur. Le domaine est marqué actuellement par un quasi monopole en développement de Google et d’Apple.


1/ on pense à l'arrêt commercial du hollandais Chipknip fin 2014 ou du français Moneo mi 2015
2/
http://www.atelier.net/trends/articles/premiers-tests-datisfaisants-service-itiachat-de-france-telecom
3/ http://www.cityzi.fr/



Biographie de l'auteur

Paul JOLIVET (1995) est Directeur Recherche & Standards en Europe pour la division mobile de LG Electronics. Son champ d'action est l'innovation et la standardisation. Il est élu Chairman du 3GPP CT WG6 (Applications carte à puce) et de l'ETSI SCP TEC (Plateforme carte à puce). Il participe aux activités de prototypage des terminaux avec les opérateurs mobiles européens. Il enseigne régulièrement dans plusieurs Ecoles dont Télécom ParisTech et Télécom Bretagne. Il fait de la recherche à l'Université Paris Dauphine sur le Management de l'Innovation au sein de l'Executive Doctorate of Business Administration. 

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