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Revue TELECOM 179 - Les femmes enseignant-chercheur à Télécom ParisTech

Articles Revue TELECOM

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15/01/2016


LES FEMMES

ENSEIGNANT-CHERCHEUR

A  TELECOM PARISTECH



Par Didier Erasme (1983) dans la revue TELECOM n° 179

Décrire les conditions de travail et de recrutement des femmes à Télécom ParisTech est un entreprise délicate, du fait, en particulier, de l'histoire mouvementée de cette institution. Les conditions d'accès à la carrière d'enseignant-chercheur de l'école n'ont cessé d'évoluer parallèlement à cette histoire. Je vais cependant me risquer à partager mes observations en tant que chercheur et doyen des chercheurs de Télécom ParisTech, sans aucune prétention analytique, ni statistique.

Créer pour former les ingénieurs destinés aux services de télécommunications des PTT, l'école a progressivement augmenté son activité de recherche propre pour devenir un des pôles d'excellence du domaine en France. Bon nombre d'enseignants-chercheurs ayant rejoint l'école dans les années 80 et le début des années 90, ont débuté leur carrière de chercheur sur le terrain même de l'école. D'autres étaient déjà embauchés avec un doctorat et le type de profil "académique " qui deviendra dominant par la suite. Le parcours pour le moins chaotique des années 90, a vu l'école quitter avec France Télécom - qui devint un exploitant public en 1991, puis société anonyme en 1996 - le giron direct du ministère des PTT. L'ENST, qui se prénommait maintenant Télécom Paris, se trouva dans la position étrange de faire partie dun opérateur concurrentiel et de former des ingénieurs pour cette même concurrence. Cette situation ne duera que peu et le retour au ministère du acté en 2000. Les  évolutions de structure à partir des années 2000 (associé à un nouveau changement d'identitié Télécom Paris devenant Télécom ParisTech) ont eu moins d'impact sur la gestion du personne, mais il est aujourd'hui prévisible que l'intégration de Télécom ParisTech au sein de l'Université Paris-Saclay apportera son nouveau lot de bouleversement au sein du corps enseignants.

Aujourd'hui, l'Ecole recrute des personnes de très haut niveau scientifique ayant une expérience de l'enseignement et de la recherche, en France et très souvent aussi à l'étranger. L'autonomie autorisée par ses statuts lui permet également de continuer à embaucher, bien que plus rarement qu'auparavant, des personnalités ayant notamment fait une première partie de carrière dans l'industrie et qui pour cela ont toute leur place en école d"ingénieurs.

Sur les 165 enseignants-chercheurs permanents, employés de l'Institut Mines-Télécom, que compte Télécom ParisTech aujourd'hui,la répartition entre hommes et femmes conduit à un taux de féminisation de l'ordre de 29% et montre un important déséquilibre entre les départements Le département de langues et culture affiche un taux de féminisation supérieur à 50%. La proportion de femmes est egalement importante au département Sciences économiques et sociales ou elle dépasse les 42%. Cependant, les trois autres départements de sciences de l'ingénieur réunis : Informatique et réseaux, Communications et électronique, Traitement du signal et des images n'affichent qu'un taux de 21%.

Pour trouver un élément de comparaison permettant d'analyser ce dernier chiffre, il peut être intéressant de regarder le taux de féminisation de nos promotions d'élèves. Même si tous les enseignants-chercheurs de l'école ne sont pas des anciens élèves, ce qui ne serait pas désirable, ce ratio donne néanmoins une bonne idée de la proportion de jeunes qui sont attirés par les disciplines et les débouchés proposés par Télécom ParisTech en particulier pour les trois départements scientifiques et techniques. Le département SES a pour sa part un vivier de recrutement relativement différent. Entre 1997et 2001, hormis l'année 1999 qui affichait un taux exceptionnel pour la période de 17%, le taux de filles dans les promotions issues du concours commun était plafonné à 13%. Toutefois, ce taux de féminisation des promotions n'a cessé de progresser depuis le début des années 2000 et avoisine aujourd'hui les 25%. Ces chiffres sont d'un ordre de grandeur comparable aux taux de féminisation des classes prépas (de l'ordre de 30%) et des grandes écoles telles que l'école polythechnique ou l'ENS dans ses départements de sciences (autour de  15%). Néanmoins, on observe un grand contraste avec les taux de féminisation des classes de baccalauréat scientifiques qui sont autour de 50%, comme si en partant d'une situation relativement peu différenciée, les petits écarts deviennent de plus en plus importants tout au long de la carrière.

Une certaine cohérence globale semble se dégager de ces chiffres. Néanmoins, ces dernières années, loin de suivre, avec un peu de retard, l'augmentation de la féminisation des promotions d'élèves, qui amènerait une évolution vers une plus grande mixité parmi les plus jeunes de nos enseignants chercheurs, 
la féminisation du corps enseignants semble se tasser. Les nombres de personnes concernées étant faibles, il n’y aurait guère de sens à donner des pourcentages, mais force est de constater que, quel que soit le domaine scientifique et par conséquent quelle que soit l’équipe qui gère le pré-recrutement, le nombre des candidates auditées lors des recrutements est devenu très faible en comparaison du nombre de candidats homme. Le nombre de dossiers de femmes effectivement reçus étant très faible. Les recrutements d’enseignantes-chercheures en pâtissent clairement.

Les causes de cette tendance ne sont pas très claires, mais il est notable que la comparaison avec nos promotions est de moins en moins pertinente. En effet, le mode de recrutement à Télécom ParisTech, les profils recherchés, nous ont amené à élargir énormément notre vivier de recrutement. Les carrières des enseignants-chercheurs et des chercheurs du monde académique sont devenues internationales. Lors d’une ouverture de poste, il n’est pas rare que plus de la moitié des candidatures reçues arrivent de l’étranger. Or la féminisation des études d’ingénieur varie fortement d’un pays à l’autre. Parallèlement, une certaine précarisation du début des carrières des jeunes souhaitant rejoindre ces métiers d’enseignants-chercheurs et de chercheurs est notable. Lors d’un recrutement, la compétition est rude entre quelques très jeunes docteurs s’essayant à l’exercice et des personnes ayant déjà enchainé plusieurs années dans des positions de chercheurs postdoctoraux financés sur contrat et à durées limitées et ayant pu acquérir une très bonne visibilité internationale. Y-a-t-il une différence sur la façon d’accepter ces périodes intermédiaires précaires qui précède l’obtention d’un poste stable entre les hommes et les femmes ?

Si l’on considère le point précis des congés maternité, souvent décrié dans le monde de l’entreprise, on notera que ceux-ci sont généralement bien gérés par les équipes. En effet, la modalité des séjours d’études qui permet à chaque enseignant-chercheur d’aller exercer son activité dans un cadre différent, en France ou à l’étranger, pour des périodes pouvant aller jusqu’à un an, a rendu la gestion de ce type d’absences prolongées assez courante. Les activités de la personne absente sont réparties entre ses collègues proches. Cette situation est généralement très bien acceptée et permet une gestion harmonieuse de la période. Néanmoins, il est vrai que les enseignants-chercheurs ayant une famille avec des enfants jeunes, ont plus de difficultés à organiser pour eux-mêmes un tel séjour d’étude. Mon expérience m’a démontré que, encore aujourd’hui, les femmes se sentent plus contraintes que les hommes sur ce point.
 

En ce qui concerne l’évolution de carrière, la promotion à une appellation de professeur ou équivalent apparait comme un élément essentiel à observer. Le nombre de personnes ayant un titre de professeur ou de directeur d’études est voisin de la valeur maximale définie statutairement de 40% du personnel d’enseignement et de recherche. On note qu’aujourd’hui, 22% des enseignants-chercheurs ayant un titre de « Professeur » sont des femmes. Ce chiffre est en forte hausse car elles n’étaient que 15% en 2012. Un autre chiffre intéressant est celui de l’âge moyen de promotion au niveau professeur. Sur la période 2010-2015, le taux de promotion de femmes a été de 26% et l’âge moyen des femmes promues est de 43,6 ans contre 41,2 pour les hommes. On ne peut que noter la différence significative, sachant de plus que chacune des femmes concernées est une mère (comme d’ailleurs les hommes Professeur sont eux-mêmes en grande majorité pères). Il faut juste modérer le sens eu égard à la grande différence des situations individuelles qui se traduit par un écart type supérieur à six pour chacune des deux moyennes. Les postes de responsabilité pour les personnes issues de l’enseignement et de la recherche montre le même équilibre hommes/femmes : seulement un responsable de département sur quatre est une femme et seulement un directeur de mission sur quatre est une femme.

La mission de doyen que j’exerce depuis six ans m’a amené à avoir des échanges approfondis avec la plupart des enseignants-chercheurs. Je ne crois pas avoir décelé de différences notables, spécifiques entre hommes et femmes dans les modes d’exercice du métier que ce soit dans le domaine de l’enseignement que dans celui de la recherche et de l’innovation. Au sein de toutes ces activités, qui sont le plus souvent fortement collaboratives, les individualités fortes ont tendance à être privilégiées. La nature même du métier, le besoin de créativité, d’expertise dans un domaine scientifique et de connaissance d’un ou plusieurs secteurs industriels valorise de personnalités originales et fait de chaque enseignant chercheur un individu à part. Cette personnalisation du tend à masquer les particularités de type catégoriel notamment les différences homme/femme.

En conclusion, on notera que la population des enseignants chercheurs de Télécom ParisTech reste à majorité masculine. Cette répartition déséquilibrée entre hommes et femmes se dessinent en amont du recrutement. Une fois dans le métier, les différences individuelles entre les enseignants-chercheurs quels qu’ils soient, sont bien plus fortes que ne pourraient l’être des différences liées au genre. Le corps des enseignants-chercheurs est attentif à Télécom ParisTech à cette égalité et l’assure dans la transparence des recrutements et les gestions de carrière. Cependant, il ne faudrait pas que l’internationalisation des recrutements et la précarisation actuelle des filières permettant d’accéder aux métiers de l’enseignement supérieur et de la recherche aient un effet négatif sur le nombre de femmes qui se présentent lors de nos recherches de nouveaux collaborateurs.


Biographie de l'auteur

Didier Erasme est ingénieur (1983) de l'Institut National Polytechnique de Grenoble et titulaire d'un Ph.D. de University College London (1987). Il rejoint en 1989 l'Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications (maintenant Télécom ParisTech) comme Maître de Conférences en 1990, obtient son Habilitation à Diriger des Recherches en 1995 et acquiert le titre de Professeur en 1998.
Entre 2001 et 2015, il anime le groupe Télécommunications Optiques du département Communications et Electronique de Télécom ParisTech.
En 2010, le Directeur de l'Ecole lui confie la mission de Doyen des Enseignants Chercheur.
Didier Erasme remercie Maya Bacache-Beauvallet pour sa relecture attentive et critique.

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