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Revue TELECOM 180 - L'homme augmenté est-il encore humain ?

Articles Revue TELECOM

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15/03/2016


L'HOMME AUGMENTE

EST-IL

ENCORE HUMAIN ?



Par Joël de Rosnay dans la revue TELECOM n° 180

Il faut établir une distinction claire entre homme réparé, transformé et augmenté. La société a pleinement intégré la première étape, qui inclut la chirurgie cardovasculaire , osseuse ou les greffes. Avec l'homme transformé, on franchit une nouvelle étape technologique : il s'agit de créer un circuit entre un organe et la détection d'un signal interne ou externe. C'est le cas des implantations permanentes de biocapteurs, des prothèses auditives profondes pour traiter la surdité, des nouveaux types de pacemarkers qui s'adaptent à l'activité physique d'une personne, ou des électrodes agissant sur le cerveau afin de combattre les tremblements résultant de la maladie de Parkinson. Je considère qu'il faut être particulièrement vigilant, d'un point de vue éthique, vis-à-vis de la troisième catégorie que souhaitent notamment les transhumanistes : les " augmentations " de l'homme à partir d'organes artificiels, de cellules embryonnaires ou de micro-processeurs implantés dans le cerveau. Ces " augmentations " ouvrent la voie à une distinction entre des "surhommes" et des " sous-hommes " ou, comme le relevait l'écrivain Aldous Huxley, entre des individus alpha et gamma ; les premiers pouvant disposer des moyens de s'augmenter ", contrairement aux seconds.

Un être vivant implanté ou augmenté, fait de pièces détachées, est-il toujours un être humain ? Des chercheurs ont déjà réussi à transférer l'information venant du cerveau d'un singe vers un bras robotique situé à 1000 km de distance via Internet. Le singe qui voyait des aliments sur un écran de télévision, arrivait à les saisir à distance grâce aux signaux électroniques décodés et transmis depuis son cerveau. Mais la représentation d'un corps ainsi étendu reste-elle dans la tête ? Nous connaissons les zones du cerveau qui servent à manipuler les membres. Mais si nous pouvons animer des mains, des bras ou des jambes à distance, ce corps étendu est-il toujours un corps ? Je pense que non, car nous touchons au fondement même de la nature humaine. Il faut réfléchir à ce que nous sommes en train de faire pour ne pas altérer ce qu'il y a de pluls naturel en l'homme, qui fait son originalité et sa force : sa capacité de ressemblance et de différence avec les autres. Et un être implanté, transformé, explanté ne répond plus aux mêmes critères.

Le transhumanisme considère l'amélioration par la transformation individuelle. N'est-ce pas une impasse que de se concentrer sur l'individu ? L'idéologie transhumaniste conduit elle à un humanisme ? On désigne par humanisme toute pensée qui met au premier plan de ses préoccupations le développement des qualités essentielles de l'être humain. Elle affirme la dignité et la valeur de tous les individus, fondées sur la capacité de déterminter le bien et le mal par le recours à des qualités humaines universelles, en particulier la rationalité. C'est la raison pour laquelle on peut avoir des doutes sur le caractère humaniste du transhumanisme qui apparait pllutôt comme une démarche élitiste, égoïste et narcissiste.

Elitiste, parce que les transformations prévues sur le corps ou le cerveau ne sont réservées qu'à quelques-uns ayant les moyens ou les capacités d'intégrer de telles modifications ou d'être capables de pratiquer des usages nécessitant de nouveaux apprentissages.

Egoïste, parce que tout ce qui vient de la nature retourne à la nature et si, comme le pense de nombreux astrophysiciens, le nombre d'atomes de l'univers est constant, le corps humain devrait retourner à la nature afin que la mort soit nécessaire à la vie, comme la vie et la mort sont liées l'une à l'autre dans tous les aspects de l'évolution. Par exemple l'apoptose, qui est le suicide cellulaire, la mort des cellules, est un des éléments déterminants de la sculpture du vivant c'est à dire de la morphogenèse donnant naissance à la variété des formes adoptées par la nature dans le monde animal et végétal.

Enfin narcissiste parce que la quête d'immortalité peut conduire à un monde de conflit entre les jeunes générations et la anciennes, en compétition dans la société pour les ressources et les pouvoirs conduisant les plus favorisés, par l'apport de moyens et d'outils transhumanistes, à se considérer comme supérieurs au détriment des autres.

Mais en même temps, selon le double sens de l'utopie, les avancées transhumanistes peuvent conduire, grâce à une réflexion philisophique critique et constructive, à repousser les limites sur le corps humain, sur la durée de vie, et l'aboutissement de l'évolution humaine et sociétale. Contrairement aux transhumanistes, je ne considère pas l'immortalité comme unn objectif réalisable, ni même souhaitable. J’émets beaucoup de réserves vis-à-vis de ce courant pour lequel l’homme peut être reconstruit à partir de pièces détachées. Ce qui compte pour moi, ce n’est pas de mourir vieux, mais de vieillir jeune ! Je crois au recyclage du vivant, à la nécessité de céder ses molécules à la nature. La mort est nécessaire à la vie.


Je n’adhère pas non plus à la vision d’un homme augmenté en « cyborg » ou en « homme bionique ». En cyborg, un être humain dont la biologie s’est mécanisée et la mécanique « biologisée » ; ou en homme bionique,  un être qui intègre
des parties bioélectroniques remplaçant ou augmentant des fonctions déficientes. Mon approche se fonde sur une co-évolution de l’homme et de la société. Une évolution anthropo-technico-sociétale. Ce qui signifie que la transformation de l’homme me paraît inséparable de son intégration dans la société qui, elle-même, le transforme en retour.

C’est à ce stade que l’intelligence artificielle peut aider à ouvrir une autre voie, au-delà même du transhumanisme, permettant de dépasser le caractère individualiste, élitiste ou égoïste de ses partisans et promoteurs, en considérant l’intégration des humains et leur symbiose plutôt que leur transformation individuelle. L’homme transformé peut intégrer les avantages de l’intelligence artificielle, coupler son cerveau à des cerveaux informatiques qui l’aident à traiter des problèmes complexes. Cet homme est de surcroît transformé par les nouvelles interfaces homme/ machine. C’est une transformation par « explantation » plutôt que par « implantation ». Il devient ainsi le « neurone » d’un réseau plus grand que lui, auquel il s’interface. Les machines physiques se sont transformées en prothèses numériques interconnectées, créant l’être humain d’aujourd’hui intégrant une 
série d’outils et de réseaux qui le relient à un « macro organisme planétaire », que j’ai appelé dans mon livre « l’Homme Symbiotique », le cybionte (cyb de cybernétique et bio de biologie). L’homme du futur sera le résultat d’une complémentarité, et il faut l’espérer, d’une symbiose, entre un être vivant biologique et ce macro organisme hybride (électronique, mécanique, biologique) qui se développe à une vitesse exponentielle sur la Terre et qui va déterminer, en partie, son avenir.

De telles transformations sont en train de se réaliser, mais il faut placer les barrières éthiques nécessaires afin d’évaluer les conséquences pour l’humanité de telles avancées technologiques et éviter les déviances. Plusieurs niveaux de régulation sont envisageables. La communauté scientifique qui publie ses travaux, en respectant certaines règles, exerce un premier niveau de régulation sur les dérives possibles. Ce premier niveau doit s’accompagner d’une démarche éthique : bioéthique (biologie), infoéthique (information) et écoéthique (écologie), pour ne pas faire n’importe quoi sur l’être humain et maîtriser le monde que l’on va laisser à nos enfants. Cette démarche doit rassembler des autorités morales, religieuses, scientifiques, politiques. Le troisième niveau est celui du consensus citoyen, capable d’influer sur des sujets qui concernent directement la vie des individus en société. Enfin une régulation politique, au sens le plus élevé du terme. Soumis à des arbitrages constants sur les choix de société, sur les budgets qu’ils nécessitent, et sur les hommes capables de les conduire, le Politique se retrouve dans des situations d’arbitrage et de décisions pesant lourdement sur la construction de la société de demain. Une des décisions parmi les plus importantes étant l’investissement dans l’intelligence collective, clé de la construction solidaire de l’avenir.


Biographie de l'auteur

Joël de Rosnay, Docteur ès Sciences, prospectiviste et écrivain, est Conseiller du Président d'Universcience (Cité des Sciences - Palais de la Découverte) et Président exécutif de Biotics International.  Il est l'auteur de plusieurs ouvrages scientifiques destinés à un grand public dont "Surfer la Vie" paru en 2012.
Facebook : derosnayjoel
Twitter : @derosnayjoel



www.carrefour-du-futur.com
www.pronetariat.com
www.unevieenplus.com
www.surferlavie.com
www.scenarios2020.com
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