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Revue TELECOM 182 - La bataille de la numérisation dans la Défense : numériser ou périr ?

Articles Revue TELECOM

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15/10/2016

 
LA BATAILLE DE LA

NUMERISATION

DANS LA DÉFENSE :

numériser ou périr ?




Par François Ardant dans la revue TELECOM n° 182


La numérisation est à la source de nombreux leviers d’efficacité pour la Défense. Mais elle doit dépasser des pesanteurs, et capitaliser sur le foisonnement technologique civil.


La numérisation dans le développement d’équipements de défense est apparue dans les années 70, avec la conception assistée par ordinateur (CAO) tirée par des champions français tels que Dassault Systèmes, innovant avec ses outils CATIA lancés en 1977. Qu’en est-il 40 ans plus tard, cet élan pionnier et cette avance ont-ils été conservés ? Mais que recouvre et qu’apporte la numérisation ? Représentation d’objets par des nombres, associant typiquement capteurs + traitement + communication, elle est une condition d’existence d’innombrables technologies d’origine civile telles que l’intelligence artificielle, l’analyse Big Data, l’Internet des objets et les capteurs de toutes sortes, l’impression 3D, les véhicules autonomes. La numérisation peut-elle au travers ces technologies intéresser la défense, générer des gains opérationnels, réduire les coûts, changer le cours de la bataille ? La numérisation révolutionne par exemple la maintenance des véhicules, rendant possible une gestion prédictive des pannes et une amélioration de la fiabilité et de la disponibilité.

Le cas du terrain d’opération est une illustration de ce que la numérisation apporte à la Défense, mais cette approche numérisation fait face à des pesanteurs, pour lesquels les pistes sont ici proposées.

 

La numérisation multiplie l’efficacité, le cas du terrain


Quand on évoque la numérisation en matière de défense, un projet initié au début des années 2000 vient à l’esprit : la Numérisation de l’Espace de Bataille. Mais l’expression NEB dérivée du concept américain Network Centric Warfare est porteuse d’un contresens : le projet consiste à faire communiquer les acteurs du champ de bataille, le terrain lui-même étant le grand oublié de cette numérisation. Quand les forces françaises sont intervenues au Mali début 2013 la planification et la conduite s’est faite en utilisant … des cartes papier datant de 50 ans. Or les militaires le disent fréquemment, « le terrain commande » et sa méconnaissance épaissit le brouillard de la guerre au profit de l’ennemi.

Les avantages de disposer d’une numérisation 3D du terrain à différentes échelles sont multiples : capacité à préparer les missions plus efficacement en 3D et en utilisant des données totalement à jour, mieux localiser les forces amies pour réduire les tirs fratricides, rendre possible la progression de moyens robotiques autonomes, tirer parti des outils de réalité augmentée et réalité virtuelle ... Mais aussi permettre l’entraînement des forces avant projection par une simulation représentant le terrain réel (géo-spécifique et non géo-typique) et le rejeu pédagogique des engagements, faciliter la logistique, améliorer la prise en charge des blessés, etc.

 

La numérisation innovante divise


Cependant innover pour numériser en matière de défense se heurte à une série de freins, à l’innovation en général et à la numérisation en particulier. Innover suppose accepter des risques et agir différemment ce qui remet en question les sacro-saintes valeurs et pratiques dominantes de l’écosystème de Défense : obsession du « dérisquage », défiance ou méconnaissance vis-à-vis du numérique, appréhension des industriels à intégrer ce qui n’est pas inventé en interne, lourdeur des organisations et prééminence de la hiérarchie, appétence pour l’innovation incrémentale mais grande méfiance vis-à-vis de l’innovation de rupture, volonté de maintenir l’existence des modes de fonctionnement dégradés, …





















Numérisation 3D rapide avant un assaut

 

La mauvaise estimation des potentialités du changement n’est pas nouvelle, le Maréchal Foch ne disait-il pas en 1911 que « les avions sont des jouets sans aucune valeur militaire ». L’introduction du principe de précaution dans la Constitution française en 2005 n’a pas contribué à libérer les esprits.
La numérisation elle-même à ses détracteurs, les mots « numérique » ou « virtuel » » pouvant avoir une connotation positive ou négative selon le siècle dans lequel on est né. Bref vouloir innover et numériser signifie parfois devoir mener des batailles pour bousculer des oppositions.
 


Comment numériser plus et mieux ?


Il est temps de compléter le schéma de pensée usuel : « un besoin militaire est exprimé et poussé (push) puis dans un deuxième temps des solutions sont recherchées », par son pendant : « l’observation et la capture (pull) de l’effervescence technologique liée à la numérisation de tous les secteurs, aussi appelée transition digitale, et son incorporation dans les programmes  ». Dénominateur commun des révolutions en marche, l’innovation dans la numérisation est portée par un puissant écosystème composé tant par des start-ups et laboratoires, que par les grands acteurs mondiaux du numérique, Google à lui seul consacre à sa R&D largement liée à la numérisation, plus d’un milliard de dollars… par mois. De là jaillit un foisonnement de technologies et d’outils nouveaux qui bénéficient d’une baisse continue des prix, de l’encombrement et de la consommation rendant à chaque fois plus vastes leurs possibilités d’emploi.

Pour mettre à profit cette manne, la première action à réaliser est de vulgariser, de sensibiliser les influenceurs et les décideurs. Il importe de renforcer les interactions entre les laboratoires de recherche français et start-ups, et la Défense, de façon à rendre visible les recherches civiles liées à la numérisation à potentiel militaire, lancer les expérimentations les plus prometteuses pour amener les technologies du laboratoire sur le terrain en boucle courte. De telles rencontres se mettent déjà en place, séminaires ou conférences ou encore des formes plus interactives : FabLabs, Open innovation, hackathons.

En ces temps de mutations rapides des menaces, mais aussi de disette budgétaire, la supériorité des forces armées n’est plus garantie par l’arme atomique, par les blindages des futurs chars. Pour conserver un temps d’avance, il est impératif d’explorer avec agilité les potentiels de la numérisation au profit non seulement des équipements de défense, mais également des usages, des concepts d’emploi et de la doctrine militaire.

En conclusion si des entités françaises ont été pionnières il y a quelques décennies en matière de numérisation appliquée à la défense, le chemin reste long pour qu’il en soit tiré pleinement parti. On peut souhaiter que les décideurs concernés comprennent et intègrent les mutations actuelles que l’on nomme transition digitale, et s’en inspirent au profit des acteurs de la défense, du grand groupe industriel jusqu’au soldat sur le terrain.


L'auteur


François Ardan
est directeur et fondateur d’Ardanti Défense, après avoir créé quatre autres entreprises high-tech. Ancien auditeur de l’IHEDN AED, animateur du groupe de travail « Prospective armée de Terre » au GICAT, et du Cercle de l’Arbalète (PME innovantes et Forces Spéciales), il aide les forces françaises dans la transition numérique de leurs outils de préparation tactique.

Email : fa@ardanti.com

 

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