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Revue TELECOM 182 - La marine a l’heure de la révolution numérique

Articles Revue TELECOM

-

20/10/2016





Les rédacteurs en chef
vous propose de découvrir
l'article coup de coeur de leur dossier. 




 
LA MARINE A L’HEURE DE LA

REVOLUTION NUMERIQUE


Par Camille Girard (2008) dans la revue TELECOM n° 182

Le défi de la marine est de dépasser l’injonction paradoxale qui existe entre la volonté opérationnelle d’unifier les réseaux et la nécessité d’intégrer la cybersécurité.
 
Alors qu’il était déployé début 2016 dans le Golfe Arabo-Persique (GAP) au profit de la lutte contre Daesh, le porte-avions « Charles de Gaulle » prenait pour la première fois le commandement de la Task Force 50, fer de lance de la Vème flotte US dans le Golfe. Pour réaliser cette prouesse, il ne disposait à l’époque que d’un débit satellite de 4,9 Mb/s partagé sur plus de 1000 postes utilisés par plus de 2000 marins. Par ailleurs pour lui permettre de réaliser ses missions et d’être interopérable en permanence, le porte-avions était relié à plus de 100 systèmes d’informations différents, répartis sur près de 20 réseaux distincts nécessaires pour assurer le combat, le dialogue avec les échelons tactique et stratégique militaire ou encore avec les Américains, la maintenance des avions, l’approvisionnement logistique, la gestion des ressources humaines, dans le respect des exigences de cybersécurité, gage de souveraineté.

Pour la marine, le défi actuel est donc de taille puisqu’il s’agit de mener une véritable révolution numérique sur fond de réseaux nécessairement contraints avec des flux informationnels en explosion, et de tenter de dépasser l’injonction paradoxale qui existe entre la volonté opérationnelle d’unifier les réseaux, gage de simplification, et la nécessité d’intégrer la cybersécurité, gage de résilience de l’outil militaire.

Le milieu maritime est spécifique

Le navire est d’abord une entité sui generis qui ne peut être réduite à un unique théâtre d’opérations et qui traite tous les niveaux d’information opérationnels et organiques. En effet, lors d’un même déploiement, il change plusieurs fois de théâtre et de missions, passant de la lutte contre le terrorisme dans le Golfe à la lutte contre les pirates en Océan Indien ou à des missions narcotrafic ou de renseignements en Méditerranée. Enfin, sur un navire, il n’y a pas de rupture entre les OPEX et la métropole car, à bord, la vie du marin suit son cours et ce dernier doit continuer à être administré.
Le groupe aéronaval

Par ailleurs, un navire est insécable, disposant en général de trois stations satellites (durcie, complémentaire et ultime secours) dont le débit est fortement contraint et dont la connexion est discontinue pour des problématiques d’indiscrétion électromagnétique (EMCON1) ou de contrôle de l’information vers l’extérieur (INCON2).

Finalement, les Systèmes d’Information et de Communication (SIC) marine offrent une forte autonomie aux unités, servies par du personnel hautement qualifié, tout en demeurant très centralisés via une hypervision SOC/NOC3 à terre, compte tenu du caractère interarmées – interalliées des Systèmes d’Information (SI), dont les serveurs sont à terre.

Communications de théâtre au sein d’une force aéronavale.


L’explosion du flux informationnel alliée à la montée en puissance de la CYBER a changé la donne

L’explosion du flux informationnel est due à l’accroissement de missions opérées en coalition, la montée en puissance de la dimension du renseignement, ainsi que la mise à disposition de données d’environnement volumineuses. Face à la contraction du tempo médiatique et de l’action politico-militaire, il importe de conserver la supériorité informationnelle pour maintenir notre avance stratégique : pouvoir agir, être réactif et peser selon le concept anglo-saxon « to be the first to the truth ». Ce sont donc des capacités nouvelles comme le streaming vidéo temps réel, le big data « renseignement » ou encore les bases de données d’environnement très précises, compte tenu, par exemple, de l’amélioration de la performance des systèmes d’armes face à des missiles hypersoniques, qui font aujourd’hui la différence.


En corollaire dans ce monde numérique, la cybersécurité devient une exigence de souveraineté. S’interconnecter avec des systèmes étrangers et garantir la résilience des systèmes face aux cyber-attaques imposent des conséquences techniques majeures : séparation physique des réseaux et chiffrement systématique des flux doivent être pris en compte dès la conception pour appréhender au mieux les problématiques de performance des réseaux (Quality of Service) telles que le marquage de flux rouge / noire bien connues des experts.

Frégate multimissions type « Aquitaine ».

Ainsi, tenant compte de ces évolutions associées aux particularités du milieu maritime, les SIC marine peuvent être caractérisés par cinq concepts : multi-niveaux de confidentialité, multi-priorités de flux, multi-systèmes, multinationaux, multi-alliés, le tout dans un environnement exigu constitué d’un navire avec ses moyens de communication.

Il importe donc de repenser (adapter ?) l’interconnexion des navires pour garantir l’interopérabilité de la marine face à l’avènement des nouveaux usages
Mener les opérations militaires en interalliées de façon simple : unifier les réseaux en améliorant la performance sous menace CYBER en se remémorant les principes fondamentaux (Confidentialité, Intégrité, Disponibilité et Traçabilité) et en les actualisant à l’instar de la démarche de sûreté nucléaire (défense en profondeur et ségrégation physique), sachant que notre crédibilité en matière de cybersécurité est également un atout d’interopérabilité.

Etre pragmatique dans le développement des systèmes en préférant la continuité à la rupture technologique: allier au mieux la durée de vie limitée des composants informatiques (5 ans) au tempo des opérations d’armement classiques (40 ans) via des roadmaps cohérentes et des incréments successifs à l’instar des démarches anglo-saxonnes.

Améliorer les performances des SIC dans leur globalité : navaliser les SI pour optimiser l’utilisation de la bande passante (serveurs embarqués, protocoles de transferts type P2P, utilisation de pages web au format mobile, etc.) et, fédérer l’intégralité des flux pour les prioriser via un cœur de réseau intelligent capable de les router indifféremment sur tous types de médias de communication.

Enfin et surtout, il importe d’améliorer l’ergonomie des systèmes et de mener la conduite du changement afin que les marins puissent toujours être en mesure d’opérer loin, longtemps et en autonomie, ces systèmes qui se complexifient.

Conclusion
Au bilan, l’exemple du porte-avion est emblématique de la polyvalence et de la spécificité des SIC marine. Cela démontre, s’il en était besoin, que ces derniers sont plus que jamais au cœur de la réussite des opérations d’aujourd’hui et de demain. La liberté d’action et la supériorité tactique qu’ils procurent sont vitales, sachant que les opérations seront toujours plus consommatrices de flux de données sur fond d’interopérabilité avec nos alliés. Les SIC illustrent parfaitement les six principes d’actions du plan Horizon Marine 2025 synthétisés sous l’acronyme VIPERE : Vigilance, Interopérabilité, Permanence, Endurance, Réactivité et Excellence.

Dès lors, la supériorité informationnelle procurée par l’apport des technologies du data-mining et de l’intelligence artificielle, permettant de maîtriser les flux de données prend tout son sens, mais là c’est une autre révolution…

Notes
1/ emission control. Contrôle des émissions du spectre électromagnétique du navire visant à maîtriser les indiscrétions.
2/ INCON : information control. Contrôle des flux entrant et sortant à des fins de maîtrise de l’information
3/ SOC : security operating center / NOC : network operating center



L’auteur
Le Capitaine de Frégate Camille Girard est officier de marine (2000). Diplômé de Télécom ParisTech (2008), il est actuellement en poste de chef de section SIC et officier de programme RIFAN (Réseaux IP de Force Aéro-Navale) au sein du bureau « programmes » de l’Etat-Major de la Marine.
 

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