TELECOM PARIS ALUMNI
Retour aux actualités
Article suivant Article précédent

Revue TELECOM 184 - Les Edtech disrupteront-elles l'enseignement supérieur ?

Articles Revue TELECOM

-

15/03/2017


LES EDTECH

DISRUPTERONT-ELLES

L'ENSEIGNEMENT

SUPÉRIEUR ?


 

Par Henri Isaac dans la revue TELECOM n° 184
 

La vague d’innovations radicales que nous connaissons n’épargne pas l’enseignement supérieur. Nombreuses sont les start-up qui tentent de disrupter cette industrie désormais mondiale.

Cependant, aussi nombreuses et brillantes soient-elles, aucune n’a à ce jour réussit à ébranler les différents modèles d’enseignement supérieur de par le monde, que ce soient les acteurs de cours en ligne, les nouveaux acteurs de l’enseignement Kahn University, Holberton School, École 42 ou encore les nombreuses start-up de l’Edtech. Déjà la première vague de digitalisation, celle de l’e-learning au début des années 2000, n’avait pas amené les acteurs de l’enseignement supérieur à amender leur modèle ou si peu.

Comment donc expliquer une telle situation ? Est-elle irrémédiable ? L’enseignement supérieure échapperait-il, par ses caractéristiques, à toute transformation qu’elle soit digitale ou autre ? Quelles seraient les conditions qui permettraient aux acteurs de l’Edtech de bousculer sérieusement les acteurs installés depuis si longtemps ?

La situation s’explique selon nous par un manque d’analyse et de compréhension de la chaîne de valeur de l’enseignement supérieur. Celle-ci peut s’analyser comme une offre globale agrégeant plusieurs éléments de valeur, dont la proportion et les modalités dépendent de chaque établissement. Si la composante pédagogique est une évidence, elle ne saurait à elle seule être le cœur de la proposition de valeur.
















 

La chaîne de valeur d'un établissement de l'enseignement supérieur



En effet, l’offre de l’enseignement supérieur est un agrégat de plusieurs prestations de service : enseignement, services extra-scolaires (financement, logement, etc.), services d’insertion et de professionnalisation (stages, apprentissage, tutorat, etc.), services de socialisation (vie associative, sports, etc.). Ceux-ci sont complétés par une compétence importante : la recherche qui est à la base de la création de connaissances et irrigue les services d’enseignement cf. figure ci-dessus).

Cet ensemble produit une expérience d’apprentissage qui se traduit par une réputation ; soutenue généralement par une marque. Sur le marché mondial de l’enseignement supérieur la concurrence est une concurrence de marques avant tout autre chose. Dès lors, ce que choisisse les étudiants et leur famille c’est un package complet au travers du choix d’une marque. Aucun futur étudiant ne choisit un établissement parce qu’il vient y chercher tel ou tel cours.

Là réside la force des établissements d’enseignement supérieur. Non seulement ils produisent des connaissances, des compétences mais aussi ils offrent un accompagnement vers le marché du travail et contribue à l’émergence d’un individu autonome au travers des différentes activités sociales, essentiellement extra-pédagogiques, proposées sur le campus.

Tant que la demande valorise une offre packagée comme la plupart des établissements le proposent, il n’y a guère de chance qu’une start-up disrupte le marché, comme l’avait déjà bien compris Anya Kamenetz dans son ouvrage de 2010, « Do It Yourself University », ouvrage dans lequel, elle annonçait non pas la disparition des établissements de l’enseignement supérieur, mais l’élargissement du marché, notamment à des démarches individuelles dans lesquelles les individus organiseraient eux-mêmes leur parcours d’apprentissage.

Faut-il en conclure que les Edtechs n’ont guère d’avenir ? Non, bien évidemment ! Plusieurs raisons nous le laissent penser.

En premier lieu, l’observation des marchés où la disruption se produit met en évidence des similarités avec l’industrie de l’enseignement supérieur. En effet, un acteur comme AirBnB s’attaque bien à un marché où l’offre est historiquement packagée Cette société décide ne se concentrer que sur l’un des maillons de la proposition de valeur en le repensant totalement avec le succès que l’on sait. Puis, dans un second temps, AirBnB agrège à nouveau d’autres prestations (guides, réservations de visites touristiques, livraison de repas, conciergerie, etc.). Après une phase de désagrégation de la proposition de valeur initiale (« unbundling »), celle-ci est recomposée autrement grâce à une plate-forme digitale (« full stacking ») dans laquelle le consommateur peut la recomposer en fonction de ses besoins et uniquement de ceux-ci.

Par conséquent, une telle dynamique pourrait bien s’enclencher dans l’enseignement supérieur, si un acteur disruptif, après avoir repensé l’une des composantes essentielles, venaient à y adjoindre d’autres éléments de la chaîne de valeur et développer une offre intégrée, la plus complète possible.

En second lieu, il y a place pour un scénario différent dans lequel les établissements d’enseignement supérieur, pour éviter un risque de disruption croissant, repenseraient leur chaîne de valeur pour devenir une plate-forme d’enseignement supérieur sur laquelle ils intégreraient les différentes innovations proposées par les start-up de l’Edtech positionnées uniquement sur l’un des maillons de la chaîne de valeur, dans un véritable écosystème qu’ils piloteraient afin de renouveler et d’enrichir leur proposition de valeur.

Ce second scenario, la plateformisation des établissements de l’enseignement supérieur, nécessite que plusieurs conditions soient réunies pour qu’il émerge : une vision stratégique dans laquelle l’établissement se pense comme une plate-forme ouverte ; une architecture technique adaptée qui permette aisément d’intégrer les services numériques des partenaires de l’écosystème ; une agilité organisationnelle et culturelle apte à intégrer ces propositions de valeur externes en évitant le syndrome « not invented here ».

Ce second scenario nous semble le plus souhaitable car il combinerait le meilleur des deux mondes et plus particulièrement, il offrirait aux établissements d’enseignement supérieur une capacité d’innovation qui leur fait souvent défaut. Gageons qu’ils seront suffisamment avisés pour tenter ce second scenario.


L'auteur


Henri Isaac
 chargé de la transformation numérique de l’université Paris Dauphine, et vice-Président du think tank Renaissance Numérique. Docteur en sciences de gestion, maître de conférences et chargé de la transformation numérique à l’Université Paris Dauphine.
Auteur de nombreuses publications académiques sur ces sujets dont un ouvrage de référence sur le E-commerce avec Pierre Volle, et d’un rapport sur l’Université Numérique pour la Ministre de l’enseignement supérieur Mme Valérie Pécresse en 2008.

550 vues Visites

J'aime

Commentaires0

Veuillez vous connecter pour lire ou ajouter un commentaire

Articles suggérés

Articles Revue TELECOM

Revue TELECOM 194 - Editorial Laura Peytavin et Yves Poilane

User profile picture

Rédaction Revue TELECOM

13 novembre

Articles Revue TELECOM

Revue TELECOM 194 - Sevenhugs

User profile picture

Rédaction Revue TELECOM

12 novembre

Articles Revue TELECOM

Revue TELECOM 194 - Bye Bye Barrault

User profile picture

Rédaction Revue TELECOM

12 novembre