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Revue TELECOM 186 - En quoi un fablab peut-il contribuer au développement de l'économie collaborative sur son territoire ?

Articles Revue TELECOM

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15/10/2017

EN QUOI UN FABLAB PEUT

IL CONTRIBUER AU 

DEVELOPPEMENT DE 

L'ECONOMIE 

                COLLABORATIVE SUR

                SON TERRITOIRE ? 

 

Le cas d’Artilect fablab Toulouse

 

Par Valérie Fernandez et Constance Garnier dans la revue TELECOM n° 186

 

Travail et création à l’ère de l’économie collaborative

Nous nous intéressons ici à des structures particulières qui participent au développement de l’économie collaborative : les nouveaux espaces collaboratifs de travail et plus particulièrement les fablabs (pour Fabrication Laboratory). Ces tiers lieux de fabrication (Oldenbourg, 1989) ont pour objectif de démocratiser l’usage des technologies numériques en favorisant l’accès pour le plus grand nombre à des outils de prototypage rapide (découpeuses laser, Imprimantes 3D fraiseuses numériques, matériel électronique, etc.). Ils prônent le « faire par soi-même » (DIY – Do It Yourself) ainsi que l’apprentissage par les pairs et le « faire ensemble » (DIWO – Do It With Others). Par ailleurs, les fablabs agissent comme des « intermédiaires de l’innovation ouverte » (West & al. 2014) situés dans le middleground (Cohendet et al., 2010) de leurs écosystèmes : ils créent la rencontre entre des makers ayant des pratiques collaboratives, des entreprises et des institutions.

 

 

 

Présentation de projet dans le Cadre d’un OpenLab - Octobre 2016

 

Né au Massachusetts Institute of Technology, le MediaLab a ouvert ses portes en 2001 à Boston sous l’impulsion de Neil Gershenfeld professeur au CBA (Center of Bits and Atoms). Le concept s’est ensuite rapidement diffusé dans le monde pour devenir un véritable mouvement de plus en plus structuré. La FabFoundation, apparue en 2009, a édicté la charte des fablabs1 et gère la plate-forme2 sur laquelle l’ensemble des structures signataires sont recensées et mises en relation. En 2017, plus de 1000 fablabs constituent ce réseau mondial dont 11% se trouvent en France, qui est ainsi le second pays en termes de nombre de fablabs, suivant de peu les Etats-Unis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Artilect, le premier fablab français, a ouvert ses portes en 2009 à Toulouse et reste emblématique des forces et limites de ce type de structure. A l’échelle nationale, il a la plus large communauté de membres et a contribué au déploiement des fablabs en France : en accompagnant des porteurs de projets, en organisant des évènements fédérateurs (fablabs conférences, fablabs Festivals), et en participant à la création du RFF (Réseau Français des fablabs). Avec une superficie de 500m² et une communauté de plus de 1200 membres, Artilect - qui avait démarré dans un local annexe de l’Université de Toulouse - est aujourd’hui un des plus gros fablabs d’Europe. Il est ouvert à tous (particuliers, entrepreneurs, étudiants, groupes scolaires, entreprises, ...), et propose chaque semaine à ses membres, des formations gratuites aux outils numériques. Les usagers payent leurs matériaux, qu’ils peuvent acheter sur place ainsi que leur « temps machine ».

Presque dix ans après leur éclosion, les fablabs posent de nombreuses questions quant à leurs réalités et leur devenir. Nombre de fablabs n’ont pas résolu la question de leur pérennité économique et tant à l’échelle nationale qu’internationale, la question de leur rôle dans la chaîne de valeur économique reste posée. Dans le cadre de ce court article, nous évoquerons un questionnement principal : au-delà de la culture du making, quel est la place des fablabs dans une économie collaborative ? Nous dégageons pour cela, à partir de pratiques observées, deux pistes de réflexion à ce jour, non conclusives.

 

 

 

 

 

 

 

 

Atelier CoFabrik Mars 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

Documentation des projets et culture open source

Selon la charte des fablabs, tout utilisateur qui crée un produit ayant un potentiel de valeur économique doit, d’une manière ou d’une autre, « faire bénéficier le fablab de son succès » : en étant disponible pour partager ses connaissances mais également en réalisant une documentation diffusée en open source qui permette la reproduction de son projet. Nos terrains d’observation des fablabs montrent que la pratique s’éloigne de ce principe. Chez Artilect par exemple, moins de 10% des projets sont documentés (ce qui constitue une statistique plutôt élevée par rapport à la moyenne des fablabs). L’incitation et le développement d’outils adaptés pour faciliter la documentation des projets restent ainsi à développer. Les FabManagers mettent souvent l’accent sur l’enjeu d’un partage en présentiel, qui pallierait le déficit de pratiques de documentation des projets ; comme l’explique Nicolas Lassabe président d’Artilect :

« Sans forcément aller diffuser ses codes en plans sur internet, l’open fablaben soi c’est déjà du partage. Les gens qui viennent, s’ils veulent profiter pleinement du fablab, se doivent de dire ce qu’est leur idée et de comprendre celles des autres, et c’est nécessaire à la dynamique. Partager son idée c’est déjà coopérer et ça peut être aussi intéressant parfois que l’open source ».

L’argument s’entend mais laisse en suspens la question des modèles économiques à construire pour les projets développés dans les fablabs. L’open source, les projets sous licence libre sont des leviers importants des modèles économiques. Or, on observe chez Artilect par exemple, que l’expertise en droit de la propriété intellectuelle nécessaire à cet accompagnement manque à l’équipe gestionnaire du fablab.

 

Partage des cultures et champs d’expertise

Depuis 2015, Artilect est structuré en plusieurs sections (architecture, électronique, biologie, drones, design, musique, etc.) qui collaborent dans des perspectives pluridisciplinaires. Le Tunnel bioluminescent par exemple est une installation pédagogique et artistique construite de concert par les sections de musique, d’électronique et de biologie. L’approche pluridisciplinaire amène aussi à s’ouvrir à d’autres institutions, dont des entreprises. Le projet Print my Leg est ainsi né au sein de la section design ; il a d’abord réuni des makers du fablab puis des équipes d’Airbus pour concevoir et produire des prothèses de jambes fonctionnelles, accessibles, esthétiques et documentées en Open Source. On y observe une familiarisation des membres avec des pratiques de création collective et multidisciplinaires qui sont particulièrement fructueuses lorsque tout le monde joue le jeu de la mise en commun des savoirs. Pour autant, au-delà d’exemples emblématiques, force est de constater que la majorité des activités économiques créées par les membres des fablabs restent dans des modèles classiques d’approches disciplinaires et pour les projets à portée économique, sous licences propriétaires.

Les fablabs : une utopie de l’économie collaborative ou un détour pour une acculturation et un apprentissage social des dynamiques contemporaines de l’innovation ? 

 

Bibliographie

Cohendet, Patrick, David Grandadam, and Laurent Simon, ’The Anatomy of the Creative City’, Industry and Innovation, 17 (2010), 91–111 https://doi.org/10.1080/13662710903573869

Oldenburg, Ray, The Great Good Place: Café, Coffee Shops, Community Centers, Beauty Parlors, General Stores, Bars, Hangouts, and How They Get You Through the Day (Paragon House, 1989)

West, Joel, Ammon Salter, Wim Vanhaverbeke, and Henry Chesbrough, ’« Open Innovation »: The next Decade’, Research Policy, « Open Innovation »: New Insights and Evidence, 43 (2014), 805–11 https://doi.org/10.1016/j.respol.2014.03.001

 

1/ http://fab.cba.mit.edu/about/charter/
 2/ www.fabLab.io

 

Biographie des auteurs

 

Valérie Fernandez est Professeur, Directrice du Département Sciences Économiques et Sociales de Télécom ParisTech http://ses.telecom-paristech.fr/en/, unité CNRS i3 - Institut Interdisciplinaire de l’Innovation. Ses recherches portent notamment sur les nouveaux modèles « d’innovation ouverte ».

 

 

 

 

Constance Garnier est Doctorante en Sciences de Gestion au sein de la Chaire Industrielle de recherche en Ingénierie et Innovation frugale (I3F), au département SES de Télécom ParisTech. Elle a d’abord étudié les formes de collaboration au sein des fablabs dans le cadre du réseau international et d’un projet ANR. Elle étudie dans sa thèse, l’impact des fablabs sur le management de l’innovation en entreprise.

 

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