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Revue TELECOM 186 - Ubérisons l'Etat ! Avant que d'autres ne s'en chargent

Articles Revue TELECOM

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15/10/2017

 

UBERISONS L'ETAT !


Avant que d’autres ne

s’en chargent

 

 

Par Clément Bertholet et Laura Letourneau dans la revue TELECOM n° 186

 

"Ubérisation, à qui le tour ?" nous a-t-on demandé en dernière année de formation du Corps des Mines. Surpris de constater que tous les acteurs économiques s’accordaient à dire que l’ubérisation allait renverser tous les secteurs sauf le leur, nous avons réalisé que nous, hauts fonctionnaires, étions victimes du même biais. Après nous être entretenus avec une cinquantaine de personnes, le constat fut sans appel : l’Etat était en passe d’ubérisation.

 

L’Etat bientôt ubérisé : la menace fantôme

 

Toutes les entreprises établies, quel que soit le secteur, sentent une menace poindre, encore indistincte pour certains, bien réelle pour d’autres. Impossible de trouver un taxi le samedi soir : Uber est arrivé. Des chambres d’hôtel mornes et impersonnelles : Airbnb a proposé une expérience nouvelle et personnalisée au voyageur. Des tarifs trop élevés et des gares de moins en moins desservies par la SNCF : Blablacar a fait le choix du partage du prix.

De la même manière, c’est un calvaire pour inscrire son enfant en crèche, changer de caisse d’assurance maladie, déclarer un permis de construire ou refaire sa carte grise. Alors finalement, ne serait-ce pas au tour de l’Etat de se faire ubériser ?

Née d’une triple dynamique sociétale, économique et technologique, l’ubérisation est au cœur de tous les débats. Pas un journal sans un article, pas un rapport sans un paragraphe sur l’ubérisation. Pourtant, à chaque emploi une définition différente : désintermédiation, concurrence par les amateurs, économie collaborative, économie à la demande. Aucune n’est pleinement satisfaisante. Pour nous, l’ubérisationc’est la disruption rapide de modèles existants par des plates-formes numériques de confiance centrées sur le client et sans infrastructures physiques ni opérateurs (Uber et Blablacar n’ont ni voitures ni chauffeurs).

 

Mais alors, à quoi peut bien ressembler l’ubérisation de l’Etat ?

 

Même si la sphère publique refuse de le voir, l’ubérisation des services publics a déjà commencé. Dans le secteur marchand (poste, transports collectifs etc.), la démonstration n’est plus à faire. Les services publics non marchands (santé, éducation etc.) sont tout autant concernés : Google a racheté Oscar Health qui axe sa politique d’assurance sur l’orientation des clients vers les meilleurs praticiens, le management du risque par la donnée, et l’incitation financière à la prévention des risques, Apple rend obsolète le carnet de santé avec son Health Kit et Linkedin révolutionne l’orientation professionnelle et demain l’enseignement supérieur. Même le régalien n’est pas épargné. Sans dire que demain il y aura une police Facebook ou une armée Google, les faits s’accumulent. Le Safety Check de Facebook est beaucoup plus efficace que le traditionnel numéro vert gouvernemental. A Birmingham, l’algorithme « people you may know » du même réseau social a permis de résoudre une enquête pour vol avec agression qui piétinait en recoupant les liens d’amitié et les données de géolocalisation : la victime s’est vue proposée son agresseur comme ami, ce qui a permis l’identification du criminel.

Les barrières qui faisaient du régalien la prérogative de l’Etat par construction tombent. D’une part, les acteurs du numérique ont trouvé d’autres formes de monétisation que la vente d’un bien ou d’un service grâce à la vente de données, s’ouvrant ainsi l’univers jusque-là interdit des biens publics non exclusifs (comme la sécurité). D’autre part, en facilitant nos expériences utilisateurs, ils sont rentrés dans la sphère de l’intime et nous leur accordons une confiance totale. Désormais dans nos quotidiens, Google, c’est la vérité en temps réel.

On aurait pu multiplier ici les exemples plus ou moins fantaisistes, on notera que les fers de lance de l’ubérisation des services publics sont donc bien plus souvent des géants du numérique, et en particulier les GAFA, qu’Uber ou Airbnb. Ils sont en effet les seuls à pouvoir aujourd’hui s’attaquer (directement ou par le rachat de start-up innovantes) aux mastodontes de la santé, de l’éducation, de la sécurité, ces activités étant peu rentables les premières années et étant donné leur science de la donnée qu’ils ont acquis, et leur science de l’intelligence artificielle (IA) qu’ils sont en train de développer. Avec l’IA, Google aide déjà les médecins à diagnostiquer des cancers, noue un partenariat avec le Royaume-Uni pour rendre intelligents les réseaux d’électricité et diminuer la facture énergétique de 10%, et pourrait demain orienter les juges dans leurs décisions en évaluant le risque de récidive. Le péril n’est pas fantasmé, au bout d’un certain temps, l’écart entre les solutions innovantes que proposent les GAFA et les archaïsmes de l’Administration sera si grand que les populations feront le choix des premiers.

Mais est-ce qu’en plus de marcher sur les plates-bandes des services publics, les GAFA n’auraient-elles pas tout d’un Etat ? Ce qui est sûr, c’est qu’elles ont certaines caractéristiques qui les en rapprochent considérablement. Leur puissance financière est telle que si elles dépensaient leur trésorerie cumulée elles pourraient subvenir à l’ensemble des besoins de la France pendant une année. Le nombre d’utilisateurs (plus d’un 1,5 milliards d’inscrits sur Facebook) est supérieur à la population chinoise et les usages, homogénéisés par la pratique des logiciels, amenuisent les différences culturelles. Au sommet, leurs brillants PDG charismatiques ressemblent à des chefs d’Etat : le Danemark a même créé une ambassade auprès des GAFA pour fluidifier les relations diplomatiques que le pays entretient avec les géants du numérique1.

 

La France aux GAFA : et pourquoi pas ?

 

Difficile de ne pas être admiratif devant les projets les plus ambitieux des GAFA. Leur capacité de disruption est telle qu’on pourrait penser qu’elles sont mieux armées que les Etats pour faire évoluer les services d’intérêt général avec nos besoins. Mais il faut évidemment avoir en tête un nombre conséquent de limites. Que l’on pense que les GAFA soient le bras armé de la puissance américaine, que ce sont des business men dont le but, légitime, est avant tout de maximiser la valeur pour actionnaires, ou qu’ils agissent dans une logique purement philanthropique, là n’est finalement pas la question. Car dans tous les cas, il est primordial de prendre conscience du lien étroit entre technologie et politique.

La technologie est toujours le reflet de valeurs plus ou moins conscientes et explicites. Car les algorithmes ne sont pas neutres : leur finalité-même est de faire un choix. L’élection de Donald Trump a mis sur le devant de la scène celui de Facebook, qui organise l’information qui m’intéresse en fonction de mon profil, m’enfermant dans un espace affinitaire. Si la technologie masque une vision du monde, certains reprochent réciproquement aux GAFA de ne voir le monde qu’à travers le prisme technologique.

Alors dressons un constat équilibré et lucide et considérons l’ubérisation telle qu’elle est : un vecteur formidable de changement auquel il faut donner une direction et des valeurs. Comment contre-attaquer ?

 

Le réveil de la puissance publique

 

Michel Serre attribue à Montesquieu la phrase : « La nature de l’Etat dépend de l’étendue de l’espace »2. En l’occurrence, l’espace a changé : dans le monde d’aujourd’hui les distances n’ont pas seulement été diminuées par tel nouveau moyen de transport, elles ont été supprimées. Alors l’Etat lui-aussi doit changer de paradigme.

L’Etat doit s’auto-ubériser, c’est-à-dire créer des « plates-formes numériques qui ne s’appuient pas sur des infrastructures physiques et qui se centrent sur le client », ici le citoyen. La distribution des services publics doit faire sienne la logique de guichet unique : l’Etat doit être un tout et l’usage citoyen indolore. C’est ce qu’essaie de faire la DINSIC3 avec son incubateur de start-up d’Etat duquel est sortie la plate-forme mes-aides.gouv, c’est ce que fait déjà WeChat en Chine. La production du service est elle-aussi ubérisable. Elle doit davantage s’appuyer sur la multitude : les ressources qui sommeillent en chaque citoyen sont largement sous-estimées. C’est le sens d’une initiative brésilienne : au lieu de recruter des professeurs d’anglais supplémentaires, des discussions par Skype entre élèves et retraités américains ont été mises en place.

Mais être Uber-Etat ne suffit pas. Car ce sont les GAFA plus qu’Uber et les autres qui agrègent toute la valeur. Uber n’existerait pas sans les infrastructures technologiques bâties par les GAFA : le système de géolocalisation d’Uber se sert de GoogleMaps, on télécharge Uber sur l’AppleStore, on s’y connecte avec nos identifiants Facebook, et les données d’Uber sont gérées par AmazonWebServices. En somme, Uber, Airbnb, Blablacar ne sont que la partie émergée de l’iceberg reposant sur l’échafaudage des GAFA, immergées4.

Malgré leurs business models divers, les GAFA ont un point commun : ce sont des plates-formes qui ont su créer les infrastructures indispensables auxquelles d’autres plates-formes se connectent. Ce sont des "méta-plates-formes", des plates-formes de plates-formes "satellites" qui leur gravitent autour, comme Uber et les autres. Ces derniers n’ont pas à bâtir leurs propres infrastructures, ce qui leur assure croissance exponentielle mais aussi dépendance extrême.

La méta-plate-forme gagne à tous les coups. On prend souvent la métaphore de la forêt5. Lorsque des moineaux arrivent dans une forêt, on ne sait pas sur quel arbre ils vont se poser. C’est très aléatoire et très incertain. Les arbres ce sont les plates-formes satellites, et la méta-plate-forme, c’est la forêt. L’Apple store ouvre son code à des applications (ou plates-formes satellites) et prend 30% de commissions sur toutes leurs transactions financières. Non seulement, peu importe sur quel arbre les moineaux se posent (peu importe quelle application les clients choisissent), la méta-plate-forme, elle, n’est pas soumise à la loi des usages. Mais surtout, la méta-plate-forme profite de tout le contenu produit par ces applications pour devenir extrêmement attrayante et efficace quasiment sans effort, juste en rendant son code adressable.

L’Etat lui-aussi doit être incontournable. Lui-aussi doit être plus efficace, et recruter des plates-formes satellites externes qui viennent en renfort de celles créées en son sein. L’Etat, après s’être ubérisé, doit se méta-plateformiser.

Là où nos prédécesseurs ont construit des réseaux d’eau et d’électricité, il faut que nous construisons l’infrastructure d’aujourd’hui : un réseau d’API6 (qui autorisent la communication entre deux systèmes incompatibles à l’origine) permettant de rendre les données et les outils que l’Etat possède adressables, afin qu’il puisse non plus commander par le haut mais organiser par le bas. Là où l’ubérisationpermettait de répondre à un problème particulier, conjoncturel, la méta-plateformisation permet de répondre structurellement en modifiant en profondeur le squelette de l’Etat.

La puissance publique doit tout faire pour recruter des plates-formes satellites privées et bénéficier de leurs talents et de leur agilité tout en garantissant l’intérêt général. Utilisons ces formidables outils, même s’ils viennent conjointement de la multitude et des entreprises, parfois même des GAFA. Prenons le meilleur des deux mondes, Uber et l’argent d’Uber (!). C’est Bayes Impact qui aux Etats-Unis a créé le Uber des ambulances en optimisant les trajets, c’est PlumeLabs qui informe en temps réel sur la qualité de l’air, c’est La Paillasse qui veut démocratiser la recherche. C’est encore Singa qui entend sinon résoudre, du moins améliorer l’accueil et l’intégration des réfugiés en permettant à chacun d’aider à son niveau en s’affranchissant des barrières de l’emploi du temps : un cadre supérieur qui est débordé mais qui s’accorde une partie de football le jeudi soir peut proposer à un réfugié de l’accompagner et de partager ce moment de sport avec lui.

A San Francisco, les services d’hygiène pourraient cibler leurs contrôles grâce aux données rendues adressables par des API de Yelp et de Trip Advisor, ces sites qui recueillent l’avis de la multitude sur les restaurants. Inversement, grâce à la politique d’open-data de la ville, les notes des services seraient affichées sur les sites. Un partenariat gagnant-gagnant, et une expérimentation en cours.

Pour mettre en pratique la théorie de méta-plate-forme et la confronter à l’épreuve des faits, nous nous sommes rapprochés de la start-up Finamatic, une plate-forme collaborative qui révolutionne la distribution d’aides publiques en simplifiant à l’extrême les procédures. Nous leur avons fait rencontrer la DINSIC, et de cette rencontre sont nés des idées communes et des partenariats potentiels. Nous développons cet exemple dans le livre car nous pensons que c’est ce vers quoi il faut tendre : la méta-plate-forme, ouverte, doit s’entourer de plates-formes satellites créées en interne (start-up d’Etat, initiatives de la Poste, de l’Arcep, etc.) comme en externe (Finamatic, Bayes Impact, OpenClassRoom, Plumelabs, etc.) pour une Administration plus efficace et garante de l’intérêt général.

Evidemment, la transformation que nous décrivons est difficile. Elle demande un changement radical de culture : là où le numérique a pour l’instant davantage été utilisé par les administrations comme une rustine, pour rendre l’Etat plus efficace à la marge, il doit maintenant être considéré comme un savoir-être et plus seulement comme un savoir-faire.

Cette transformation apporte aussi son lot de questions, toutes aussi complexes que passionnantes. Elles doivent tout sauf nous paralyser : l’Etat doit se lancer, pivoter si nécessaire voire abandonner des projets et les réponses viendront avec l’action. L’Etat doit apprendre en marchant. Comme le dit Jean-François Caron, Maire de Loos-en-Gohelle, modèle de ville durable : Il faut aller "des petits cailloux aux étoiles", et plus précisément "une étoile pour faire rêver et donner envie, des petits cailloux pour se mettre en mouvement et baliser le chemin". L’étoile qui en l’occurrence doit guider l’action de l’administration est la méta-plate-forme et les valeurs qu’elle véhicule : ouverture et confiance en l’intelligence collective.

L’Etat n’arrivera pas à contre-attaquer tout seul. C’est à nous individus, nous entreprises, nous collectifs, de faire plus que de critiquer et de proposer ensemble pour co-construire et faire muter. Non, le coup d’Etat n’aura pas lieu. Pas si tous nous contribuons avec ceux qui le font déjà, à l’ubérisation de l’Etat.

 

 

 

 

 

 

 

1/ https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito/l-edito-30-janvier-2017

2/ Formation de l’IGPDE sur l’Etat du futur
3/ Direction Interministérielle du Numérique et du Système d'Information et de Communication de l'État
4/ GAFAnomics season 2, FaberNovel
5/ Nicolas Colin et Henri Verdier, L’Age de la multitude, Paris, Armand Colin, 2015 (2e édition) 
6/ Application Programming Interface

 

Biographie des auteurs

 

Clément Bertholet, Normalien en biologie, Clément s’est spécialisé en mécanismes épigénétiques liés à la survenance de cancers tout en s’intéressant aux politiques de recherche.Il a intégré en 2013 le corps des mines où après des expériences dans les énergies renouvelables et la finance, il a travaillé avec Laura sur l’ubérisation de l’Etat. Il est aujourd’hui en charge des questions de garanties de l’Etat et de financements structurés à la direction du budget.

 

 

Laura Letourneau, après s’être impliquée dans des secteurs variés tels que la santé, l’énergie photovoltaïque et les biotechnologies, Laura intègre le Corps des Mines et mène une réflexion sur l’ubérisationde l’Etat. Elle a depuis rejoint l’ARCEP où elle occupe le poste de cheffe de l’unité internet ouvert.

 @llaurallet

 

 

Laura et Clément sont les auteurs du livre « Ubérisons l’Etat ! Avant que d’autres ne s’en chargent » sorti le 8 mars 2017 aux éditions Armand Colin et préfacé par Xavier Niel.

 
 
 

 

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