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Revue TELECOM 188 - L'avenir des mobilités à l'épreuve des usages

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15/03/2018

L’AVENIR DES MOBILITES A L'EPREUVE DES USAGES



Par Marc Fontanès dans la revue TELECOM n° 188


Le récent changement de cap de la France en matière de politique infrastructurelle est le symptôme d'un modèle en bout de course. Si la voiture a encore le vent en poupe, l’évolution des usages et des attentes des voyageurs du quotidien dessine un modèle tout autre, autour du concept de Mobility as a Service.


La réalité de la prochaine Loi d’Orientation sur les Mobilités et de ses applications concrètes dira dans quelle mesure le champ des réponses apportées est à la hauteur des enjeux. Pendant un siècle, la société a accueilli avec bienveillance la voiture sans mesurer les dégâts de l’étalement, l’artificialisation des villes et la dévitalisation des campagnes. Aujourd’hui encore, la filière automobile présente la voiture électrique, partagée, autonome, comme une révolution. Le marché automobile confirme sa bonne tenue et l’on couvre toujours 80% des distances parcourues en voiture. De nombreux acteurs inédits (Google, Baidu, Tencent, Intel, …) veulent leur part du gâteau, de nouveaux poids-lourds s’imposent (les constructeurs chinois, Tesla, …), de nouveaux modèles et services ont brutalement émergé pour se tailler de larges parts de marché (Uber, Didi, BlaBlaCar, mais aussi dans les secteurs de l’assurance, de la navigation, de la location, des plateformes de partage, de stationnement, de la logistique…).

Les raisons de cette bonne santé sont en partie contingentes (rattrapage des pays émergents) mais surtout structurelles : la mobilité augmente, et comment bouger autrement qu’en voiture ? La domination sans partage par la voiture du marché de la mobilité s’est construite dans le siècle fordiste, écrasant le service public de mobilité. Cette puissance de feu a de facto façonné la ville, le territoire, l’industrie même. Elle a modelé les usages du quotidien dans sa logique monopolistique. Elle a détruit la concurrence des transports collectifs hors zones urbaines denses.

Mais une voiture reste une voiture. Quand bien même elle serait moins polluante, elle demeure envahissante et génératrice d’effets pervers. Et les signaux des limites désormais atteintes par ce système se multiplient : l’incapacité du système routier à absorber les pointes de trafic (universelle bien que nettement plus spectaculaire et dramatique à Jakarta, par exemple), les habitants des grandes villes qui délaissent la voiture particulière1, les jeunes urbains qui renoncent au permis. Le succès des VTC, covoiturage et autres formes alternatives de déplacement motorisé témoignent d’appropriations fulgurantes d’offres pertinentes du point de vue de l’utilisateur, tandis que les villes sont de plus en plus nombreuses à combattre l’automobile, parfois à la marge, souvent férocement, à l’image de Madrid, Oslo, Pontevedra, Paris…


La question n’est pas celle de la voiture, mais celle d’une demande de mobilité impossible à satisfaire en l’état

Les séquelles du modèle fordiste de nos mobilités ne peuvent être combattues par les seules vertus de solutions de propulsion moins polluantes, de dispositifs d’autonomisation ou de modalités de partage. Pour le dire autrement, il ne s’agit pas seulement de réduire les émissions carbone, ni d’éliminer d’insupportables congestions, mais de construire une offre neuve, qui résiste à l’épreuve des usages et à l’objectivité de nos territoires de vie réels.

L’inflation des mobilités est-elle irrépressible ? Une récente enquête Ipsos/BCG2 éclaire le dilemme actuel de la voiture dans la contradiction suivante : 65% des répondants estiment qu’elle est incontournable, mais 66% sont prêts à envisager un autre rapport avec la voiture … si l’offre suit. Le sens de l’histoire penche donc pour l’envie d’expérimenter d’autres mobilités. En France, la monomodalité s’est réduite brutalement de 10% en deux ans3. A ce rythme, en 2018, moins de la moitié des Français seront « monomodaux » – pour l’essentiel bien sûr des automobilistes. Associés en novembre 2017 à un exercice de prospective des mobilités à horizon 20404, des professionnels divers ont pointé le « MaaS », pour Mobility as a Service, comme le grand vainqueur des révolutions en cours. Combinaison de plusieurs services de transport et de mobilité dans un seul abonnement, le MaaS serait en quelque sorte le principal « antidote » à la voiture individuelle propriétaire.


La pertinence du « MaaS », une évidence pour les professionnels comme pour les voyageurs

Au stade de l’expérimentation ou de la montée en charge (à l’image de la start-up Whim à Helsinki ou Birmingham), ces offres de mobilité innovantes peinent encore à changer d’échelle, des questions de gouvernance, de répartition de la valeur et de modèle économique restant à traiter. Les expérimentations en cours sont par ailleurs très urbaines et devront être adaptées aux besoins des territoires périurbains et ruraux. Il n’en reste pas moins que cette appétence de professionnels de tous secteurs rencontre celle des voyageurs du quotidien. A Rouen5, 26 % des habitants souscriraient à un service MaaS de mobilité tout en un. Ce chiffre passe à 35 % pour les 18-34 ans, et à 53 % pour les utilisateurs des transports de l’agglomération Rouennaise. A Londres6, le MaaS aiderait 33% des habitants à être moins dépendants de leurs voitures.

La pertinence pour un service porte à porte, sans couture, individualisé, sûr, solidaire, écologique, abordable et agréable… qui ne soit pas une voiture, semble donc acquise. Et si nous avions besoin d’une confirmation du rôle de la data pour de nécessaires intégrations servicielles, Sidewalk Labs, le bras armé de Google dans la ville, nous l’apporte. La firme vient d’annoncer la naissance de l’entité Coord (pour coordination, on imagine), une plateforme d’intégration des données de mobilité… matière incontournable pour gérer efficacement le MaaS ! 


1/ Observatoire des mobilités émergentes Chronos L’ObSoCo, 2016
2/ Etude Ipsos et BCG pour l’ASFA, février et mars 2017.
3/ Observatoire des mobilités émergentes Chronos L’ObSoCo, 2014 et 2016

4/ Atelier prospectif de l’exploration Mobility as Networks – Le Lab OuiShare x Chronos – 70 participants le 30 novembre 2017 à Lyon, élus et techniciens des collectivités territoriales, grands groupes (transport, assurance, automobile, immobilier), start-ups et chercheurs – www.mobilityasnetworks.eu
5/ Etude Transdev Explorer, en partenariat avec l'institut Kantar TNS-SOFRES :« Mobility as a Service : de la promesse à l'expérience », octobre 2017
6/ Londoners’ attitudes towards car-ownership and Mobility-as-a-Service: Impact assessment and opportunities that lie ahead – MaaS Lab et UCL, janvier 2018



Biographie de l'auteur

Sociologue, diplômé du CELSA, Marc Fontanès est directeur de projets mobilité pour la Cabinet Chronos. Ses compétences portent sur la mobilité des actifs, les enjeux de mobilité des publics les plus fragiles (précaires, seniors...), les nouveaux services, la mobilité en territoires peu denses, la mobilité urbaine, etc. Président du groupe de travail mobilité durable de La Fabrique Ecologique, Marc est co-auteur du livre « Les Transports, la Planète et le Citoyen », publié aux éditions de l’Echiquier en 2010.



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 : @MarcFontanes





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