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Revue TELECOM 190 - Une brève histoire du management

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01/10/2018


UNE BRÈVE HISTOIRE DU MANAGEMENT


Par Baptiste Rappin dans la revue TELECOM n° 190


Trop souvent, les modes managériales – citons ici sans souci d’exhaustivité : l’entreprise 2.0, l’organisation agile, le lean management, etc. – sont revêtues d’un discours qui les dotent de l’attrait et de la force de l’innovation. Pourtant, elles s’inscrivent dans une histoire au temps long qui débute avec la Révolution Industrielle il y a plus de deux siècles.


Une révolution anthropologique

On peine à mesurer l’ampleur du chamboulement qui se produisit à la fin du XVIIIe siècle en Grande Bretagne et au début du XIXe siècle sur le reste du continent européen, à savoir la Révolution Industrielle. On peut sans forcer le trait affirmer qu’un homme du siècle des Lumières entretenait plus de ressemblances avec un Romain de l’Empire qu’avec son épigone du siècle suivant. Aussi la dernière révolution comparable fut-elle celle du néolithique qui vit l’agriculture et la sédentarité se substituer à un mode de vie nomade fait de chasse, de pêche et de cueillette. Il s’agit au fond, avec la Révolution Industrielle, de transformer paysans et artisans en ouvriers spécialisés, c’est dire la radicalité de cette rupture anthropologique.

Par conséquent, la Révolution Industrielle ne saurait en aucun cas se limiter à des innovations technologiques (vapeur, textile, acier pour la première vague ; électricité et pétrole plus tard ; digital depuis le mitan du XXe siècle) : elle est un projet de société que Claude-Henri de Saint-Simon, peu après le tournant du XIXe siècle, baptisa du nom d’industrialisme. Dans la lignée de l’utilitarisme britannique, cette doctrine vise à promouvoir les seules activités utiles et à faire de la France un pays de manufactures et d’ateliers (une version actualisée de ce projet a récemment été formulée par le Président Macron qui souhaite faire de la France une nation de start-up, « the start-up nation »).

Or, à un nouveau type de société correspond un nouveau mode de gouvernement : le management scientifique est précisément la discipline en charge d’élaborer les préceptes du gouvernement des individus dans le cadre des activités productives. Sa finalité est de parvenir à une coopération efficace.


Une perspective cinétique et énergétique

Taylor est le nom le plus connu, parfois même le seul que l’on retienne de l’histoire du management. Cela s’explique par le fait que cet ingénieur proposa la première synthèse de la doctrine managériale, parue en 1911 et intitulée « Principes du Management Scientifique ». Il est d’ailleurs conscient de la tâche à laquelle il s’attelle, à savoir « un changement complet des attitudes mentales ».

Ingénieur, Taylor s’évertua à appliquer dans les usines le savoir scientifique de son époque. Dans un premier temps, il s’inspire de la cinétique de Newton pour repenser le travail. En effet, les expériences de décomposition des mouvements en séquences puis en gestes, ainsi que leur mesure temporelle par le chronomètre, ne constituent rien d’autre qu’un banal calcul de vitesse (définie comme le rapport de la distance au temps) ; l’optimisation de cette dernière se nomme « accélération » : héritiers de Taylor (et de Newton), nous savons encore aujourd’hui que la productivité passe par les gains de temps, et donc par des innovations techniques et organisationnelles.

Mais Taylor avait également connaissance de la première loi de la thermodynamique, qui énonce l’invariabilité de la quantité d’énergie lors de la transformation de cette dernière. Aussi l’ingénieur américain se mit-il en chasse de toutes les sources de dissipation de l’énergie : calcul des coûts, techniques de motivation, guerre à la flânerie, contrôle organisationnel, etc.


La révolution cybernétique et informationnelle

Si le management contemporain reste encore largement fidèle au projet taylorien, celui-ci peut apparaître daté en raison de la révolution cybernétique et informationnelle qui, au milieu du XXe siècle, marqua l’entrée dans la société de la connaissance. Et, dans ce nouveau cadre, c’est la seconde loi de la thermodynamique qui fait office de référence : toute organisation tend vers sa désagrégation, c’est-à-dire vers un retour à l’homogénéité primordiale. En d’autres termes, la crise permanente devient constitutive de l’organisation et, plus largement, du monde contemporain.

Comment alors échapper à l’entropie et vivre avec le changement continuel ? Seule une gestion de l’information optimisée permet de régénérer l’organisation et lui fait ainsi provisoirement échapper à son destin. Plus avant, il s’agit d’organiser l’information selon une boucle de rétroaction, définie par la séquence finalité-action-évaluation-correction, qui devient source non seulement d’adaptation à un environnement mouvant mais également d’apprentissage et donc d’avantage concurrentiel dans un contexte économique.

La question devient alors la suivante : comment perfectionner cette boucle de rétroaction qu’est l’organisation (qui contient bien sûr elle-même de nombreuses boucles de rétroaction) ? La réponse est désormais connue de tous : en fluidifiant la circulation de l’information. C’est la raison pour laquelle l’innovation se déploie aujourd’hui autour de deux dimensions : d’une part autour des outils technologiques réticulaires qui sont autant de dispositifs de mise en relation des collaborateurs (c’est le versant de la révolution digitale) ; d’autre part, autour de la valorisation de formes organisationnelles et managériales qui quittent définitivement le modèle militaire de la pyramide et du commandement pour se faire réseau et accompagnement (c’est ici la notion d’agilité qui sert de référence). Réseaux technologiques et organisationnels, révolution digitale et agilité, convergent alors vers un seul projet : l’horizontalisation des structures et des relations humaines. 


Biographie de l'auteur


Baptiste  RAPPIN Philosophe et universitaire, Baptiste Rappin tente d’appréhender le monde contemporain à travers l’omniprésence du management et de ses techniques.

 https://baptisterappin.wordpress.com

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