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Revue TELECOM 192 - Le "mobile money" comme facteur d'inclusion économique et sociale des pays émergents : exemples de l'Inde et de l'Afrique subsaharienne

Articles Revue TELECOM

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11/04/2019

LE "MOBILE MONEY" COMME FACTEUR D'INCLUSION ECONOMIQUE ET SOCIALE DES PAYS EMERGENTS : exemples de l'Inde et de l'Afrique subsaharienne



Par François Stephan (1991) dans la revue TELECOM n° 192


Avec l’invention en 2007 du « mobile money », des centaines de millions d’habitants non bancarisés de pays émergents, comme en Inde et en Afrique subsaharienne, ont eu accès en un peu plus de dix ans à un moyen simple et économique de transférer de l’argent et de payer des biens et services. La progression de la diffusion du smartphone, conjuguée à la montée en maturité de la blockchain, annoncent pour la décennie à venir de nouvelles innovations, à condition que des solutions disruptives se déploient pour pallier au manque de connectivité Internet mobile, qui restera encore d’actualité pour ces régions en très forte croissance.


Développement du mobile dans les pays émergents et invention du mobile money au Kenya

Les deux premières décennies du XXIème siècle ont vu le déploiement à très grande échelle du téléphone mobile dans le monde entier, en particulier dans les pays émergents pour lesquels la couverture du téléphone mobile a rapidement dépassé celle du téléphone fixe, tout en permettant le déploiement de nouveaux services améliorant la vie des populations.

En 2007, l’opérateur de télécommunications Safaricom a littéralement inventé le « mobile money » au Kenya. Avec « M-Pesa », tout abonné à un téléphone mobile a pu transformer ses unités téléphoniques en argent pour effectuer très simplement des transferts, payer des factures, retirer et déposer de l'argent auprès d'un réseau d'agents et de points de vente ; le tout avec son téléphone mobile, sans avoir besoin ni d’avoir accès à l'Internet mobile ni d’avoir un smartphone, avec la seule technologie mobile 2G.

Déployée dans plusieurs pays, l’application M-Pesa¹ revendique aujourd’hui 30 millions d’utilisateurs réguliers dans le monde, dont 18 millions au Kenya, soit 70 % de la population adulte du pays.

Après Safaricom, d’autres opérateurs mobiles ont embrayé en commercialisant leur propre service de « mobile money », à l’instar d'Orange Money, déployé dans 17 pays avec 40 millions d’utilisateurs, Tigo Cash ou MTN Money.

Si « l’inclusion financière est l’une des grandes réussites de l’Afrique de cette décennie »², l’Inde, avec plus d’un milliard d’abonnés au téléphone mobile, est en train de devenir le deuxième marché au monde après la Chine pour le « mobile money » avec plus de 74 millions d’utilisateurs à la fin 2018, en croissance de 40 % sur un an. On estime qu’en 2022, plus de 80 % des Indiens vivant en ville adopteront les paiements numériques comme partie intégrante de leur vie quotidienne³.

C’est ainsi que le déploiement massif du téléphone mobile dans les pays émergents, avec près de 95 % de la population maintenant couverte, combiné à l’innovation majeure du « mobile money », a permis en quelques années à des centaines de millions d’individus d’avoir accès à des services financiers jusque-là inaccessibles, leur permettant d’accroître leur niveau de vie et de développer leurs activités, en s’insérant dans l’économie « formelle ».


Les acteurs en place : les historiques Telcos et Banques, et la disruption par les fintech et les géants d’Internet

Les opérateurs de télécommunications (telcos) ont innové les premiers en s’appuyant sur leur base de clientèle et leurs réseaux pour transformer les unités téléphoniques en véritable argent qui s’est mis à circuler dans l'économie des pays en développement. Pour offrir ces solutions, ils ont utilisé leur infrastructure propre, avec notamment les messages USSD, sortes de SMS propriétaires et sans mémoire, permettant de transmettre des données sur le réseau 2G sans Internet mobile.

Face au développement de services financiers par les acteurs non bancaires que sont les telcos, certaines banques ont réagi en proposant des offres à de nouveaux clients auparavant non bancarisés. C’est ce qu’a fait la Société Générale, présente dans une vingtaine de pays en Afrique depuis des décennies, qui a lancé en 2017 sa nouvelle offre « YUP » destinée notamment aux populations rurales, avec déjà près d’un million de clients.

Face à ces acteurs historiques, des start-up « fintech », d’une part, et des géants d’Internet, d’autre part, se sont lancés voici quelques années sur ce marché en pleine croissance avec des approches nouvelles. En Inde, plusieurs « pure players » du « mobile money » se sont développés dans le sillage du leader actuel PayTM (au sein duquel le fonds Berkshire Hathaway du milliardaire Warren Buffet a investi plus de 300 millions d’euros en 2018) : PayNearby, Pay1, InCashMe Mobile Wallet Services, Mpurse Services, etc.

Avec leurs immenses bases d’utilisateurs, les géants d’Internet ont vite compris le potentiel de ce marché, à l’instar de WeChat en Chine avec son service WeChat Pay, massivement utilisé par plus de 600 millions de clients, et de Google Pay en Inde (ex Google Tez), qui permet, lui aussi, de transformer des unités téléphoniques en moyen de paiement.


Perspectives pour la décennie à venir

Après une première décennie de développement massif du « mobile money » dans les pays émergents, la décennie qui s’ouvre verra de nouveaux mouvements de fond à même de bouleverser le marché actuellement en place, avec la percée des smartphones, la montée en maturité de la technologie disruptive de la blockchain, et l’enjeu associé de la connectivité Internet mobile. Il s’agit, au-delà du paiement qui constitue la fonction cœur, d’un écosystème de services associés qui reste à inventer.

Avec une base installée actuelle de plus de trois milliards d’unités dans le monde, le smartphone continuera sa percée dans les pays émergents, grâce à la poursuite de la loi de Moore et les effets d’échelle. En 2018, en Afrique subsaharienne ou en Inde, un smartphone Android neuf s’acquiert à partir de 30 €, ce qui le rend accessible pour une part de plus en plus importante de la population de ces régions du monde. L’ouverture logicielle associée à ses capacités fonctionnelles font du smartphone le nouveau support de l’économie numérique des pays émergents, à l’instar de ce qu’il est devenu pour les pays plus développés. Les offres de « mobile money » pourront alors s’enrichir en termes d’expérience utilisateur et de services à valeur ajoutés proposés tout d'abord par les agents professionnels mobiles, puis directement aux utilisateurs finaux au fur et à mesure de leur propre équipement en smartphones. On peut également penser que les pays occidentaux pourront proposer de tels services pour les jeunes et la population malheureusement débancarisée ou fragile financièrement.

Technologie encore émergente, la blockchain est porteuse de disruptions significatives dans le monde financier en général et celui du « mobile money » en particulier. Avec la blockchain, le coût des transactions tend à une valeur inférieure à 1 % vs plusieurs % aujourd’hui, avec des performances et un niveau de sécurité inégalés. De nouvelles offres de « mobile money » en Afrique s’appuient déjà sur la blockchain, comme par exemple les « fintech » Tempo ou Clic s’appuyant sur le réseau Stellar. Autre illustration, le lancement en juin 2018 de l’AFRO, la première crypto-monnaie panafricaine pour la croissance économique et sociétale de l’Afrique4, dont les fondateurs expliquent : « avec plus d’un milliard de cartes SIM en circulation et plus de 650 millions d’africains abonnés à un opérateur mobile, l’Afrique est maintenant prête à l’avènement des services sur smartphones. Le paiement sur mobile et l’utilisation des cryptomonnaies sont une véritable révolution et une opportunité historique. ».

La GSMA (GSM Association) prévoit qu’en 2025 seuls 40 % de la population d’Afrique subsaharienne aura accès à l’Internet Mobile (vs 24 % en 2018), les chiffres étant du même ordre de grandeur pour l’Inde.

La conjugaison de la téléphonie mobile, du « mobile money » enrichi de nouveaux services, de la blockchain et des crypto-monnaies, constituera un levier puissant pour faire sortir de la pauvreté encore des dizaines de millions d’individus, à condition de répondre à l’enjeu de la connectivité Internet. Une technologie telle que celle proposée par la start-up Be-Bound, qui permet aux applications mobiles Android de fonctionner quelles que soient les conditions du réseau Internet mobile, saturé voire inexistant, est de nature à contribuer elle aussi à l’inclusion financière, économique et sociale des populations des pays émergents, et par là-même aux 17 objectifs du Programme de Développement Durable5 que les Nations Unies ont fixés pour 2030. 


1/ www.jeuneafrique.com/mag/421063/economie/mobile-banking-success-story-nommee-m-pesa
2/ Philippe Le Houerou, CEO de International Finance Corporation (IFC), membre de la Banque Mondiale
3/
https://dazeinfo.com/2018/11/07/mobile-payments-in-india-2018

4/ https://afrofoundation.org/fr/page-daccueil/
5/
https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/development-agenda/


Biographie de l'auteur


François Stephan (1991), Ingénieur diplômé de l’Ecole polytechnique et de Télécom ParisTech, avec plus de 25 ans d’expérience professionnelle dans les technologies de l’information, est VP Sales & Innovation de la start-up Be-Bound. Il était auparavant DGA de l’Institut de recherche SystemX sur le campus Paris-Saclay, au sein duquel il a lancé notamment des activités de recherche partenariale sur la blockchain.



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