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Revue TELECOM 194 - Une première pour le René Descartes par Didier Dillard (1986)

Articles Revue TELECOM

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12/11/2019

UNE PREMIERE POUR LE RENÉ DESCARTES


Par Didier Dillard (1986) dans la revue TELECOM n° 194


Orange Marine, filiale à 100% du groupe Orange, est l’héritière de l’activité séculaire de l’Administration française de travaux sur les câbles sous-marins de télécommunications, poses ou réparations, via sa flotte de navires câbliers. Avec ses trois navires sous pavillon français, le Raymond Croze, le René Descartes et le Pierre de Fermat, ses deux navires italiens le Teliri et l’Antonio Meucci opérés par la filiale Elettra achetée à Télécom Italia en 2010 et le Léon Thévenin sous pavillon Mauricien, Orange Marine est un des leaders mondiaux en la matière et ses navires sont amenés à intervenir partout dans le monde pour poser ou réparer des câbles sous-marins.

Cet article décrit l’opération de pose par le René Descartes du câble FOA (Fibra Optical Austral) de 2900 kilomètres de long reliant par fibre optique pour la première fois les régions les plus australes de la Patagonie chilienne au reste du monde, réalisée durant le premier semestre 2019.


Le projet FOA

Quatre atterrissements, deux Unités de branchement (« Branching Units ») à poser par 4 000 m de fond et surtout de la pose avec ensouillage dans les détroits chiliens les plus au sud du continent, le détroit de Magellan pour connecter la ville de Punta Arenas, mais aussi le Canal de Beagle, plus au sud et de ce fait, quasiment jamais emprunté, afin de relier Puerto Williams au reste du monde, petite ville de quelques milliers d’habitants à une centaine de kilomètres au nord du Cap Horn. Plus au nord, la troisième branche emprunte le canal de Baker pour rejoindre le village de Tortel, le câble se terminant au nord à proximité du port de Puerto Montt, une des principales villes de la Patagonie chilienne.

Ce projet financé par le Gouvernement chilien a comme objectif de contribuer au développement économique de ces régions excentrées en améliorant leur connectivité. C’est le constructeur chinois Huawei Marine Networks (HMN) qui a été retenu pour la fourniture du système sous-marin et qui a choisi Orange Marine pour la pose du système à l’issue d’une procédure d’appel d’offres. Le marché de la fabrication des systèmes sous-marins à fibre optique est dominé par trois acteurs majeurs : Alcatel Submarine Networks désormais filiale du groupe Nokia, l’Américain Subcom et le Japonais NEC. HMN, joint-venture entre Huawei et les Britanniques de Global Marine, est un challenger en forte croissance. A la différence d’Alcatel et de Subcom et à l’instar de NEC, il ne dispose pas de sa propre flotte de navires câbliers et fait donc appel à des armateurs tiers tels qu’Orange Marine pour poser les systèmes qu’il fabrique.


La planification de l’opération

Le navire partant de Brest, le chargement du système devant se faire à l’usine de Changzu près de Shanghai, la route du Descartes à planifier était simplement un tour du monde complet : départ de Brest, traversée de la Méditerranée, passage du canal de Suez, mer Rouge, océan Indien, mer de Chine, chargement à Changzu, traversée du Pacifique, pose au sud du Chili, remontée vers le nord pour passer le canal de Panama et retour en Europe en traversant l’Atlantique. En tout, neuf mois d’utilisation du navire, un record pour un seul projet avec un seul chargement.

Mais au-delà des très longs transits, ce projet était un véritable challenge opérationnel : il s’agissait pour la première fois de poser un câble sous-marin non seulement au-delà des quarantièmes rugissants, mais largement dans les cinquantièmes hurlants. En fait, FOA était tout simplement le projet de câble sous-marin le plus austral au monde, avec la quasi-totalité du tracé dans des zones où aucun câble sous-marin n’avait jamais été posé, avec une météo particulièrement imprévisible et souvent hostile, dans des détroits aux courants très forts peu propices aux travaux sous-marins.

Un impératif : poser les parties les plus au sud durant l’été austral à savoir janvier et février, bien que les changements brusques de météo soient toujours possibles à tout moment de l’année.


Le transit, l’arrivée à Changzu et le chargement du câble

Le navire appareille de Brest fin septembre 2018, passe le canal de Suez à mi-octobre et arrive à l’usine de Changzu début novembre après avoir remonté quelques kilomètres du fameux fleuve bleu, le Yang Tsé Kiang, véritable autoroute fluviale au trafic ininterrompu de navires marchands.


Le navire est amarré à proximité de l’usine et le chargement du câble se fait sur deux lignes en parallèle durant le jour et la nuit, rythmé par l’arrivée à bord des répéteurs insérés tous les 110 kilomètres afin d’amplifier et de régénérer le signal optique.

Finalement, le navire quitte Changzu fin novembre, avec près de 3000 kilomètres de câbles à bord, les répéteurs et les « Branching Units ».


L’arrivée au Chili et le passage du Cap Horn

Punta Arenas. Cap Horn

Après avoir passé Noël en mer, le René-Descartes arrive le 1er janvier à l’entrée ouest du détroit de Magellan pour faire une courte escale le 3 janvier à Punta Arenas. L’atterrissement à Puerto Williams « la ciudad mas austral del mundo », est programmé le 5 janvier. La météo semble propice, il faut donc faire en sorte de tenir la date prévue. Et pourtant, le Commandant ne choisit pas la route la plus directe entre Punta Arenas et Puerto Williams. Il met le cap plus au sud et le 4 janvier, il double le Cap Horn, porté par les vents dominants. Tous les anciens des câbles sous-marins sont unanimes, il s’agit d’une première mondiale pour un navire câblier !


La pose dans les détroits et les fjords : Puerto Williams et le canal de Beagle

L’atterrissement de Puerto Williams est lancé à la date prévue. L’environnement est magnifique, le navire se trouve dans le canal de Beagle, entouré de monts enneigés.

C’est ensuite à notre charrue Élodie d’être mise à contribution. En effet, afin d’assurer un bon niveau de protection contre les agressions extérieures, on utilise une charrue sous-marine, engin sous-marin de plus de 30 tonnes, posé sur le fond sous-marin et tiré par le navire, qui creuse un sillon dans lequel se dépose le câble sous-marin. Plus de 80 kilomètres de câbles doivent être ensouillés sur cette branche la plus au sud.

La charrue ÉlodieLe Pacifique et le point le plus austral est atteint (56° de latitude sud) et la pose de ce premier segment se termine par de la pose classique dans des conditions de mer et de vent allant jusqu’à force 9 Beaufort. Le navire peut se rendre de nouveau à Punta Arenas pour une relève d’équipage et du ravitaillement.



La pose dans les détroits et les fjords : Punta Arenas, le détroit de Magellan, le canal de Magdalena

Les opérations reprennent le 1er février en commençant par le deuxième atterrissement, celui de Punta Arenas. Cette fois-ci, il s’agit de poser près de 400 km de câbles dont la moitié à ensouiller à travers le fameux détroit de Magellan et l’étroit canal de Magdalena puis dans l’océan pacifique avant de récupérer l’extrémité du segment précédemment posé et d’intégrer et déployer la première « branching unit ».

L’ensouillage est difficile, les courants sont très forts et rendent les manœuvres difficiles, et puis la météo n’est pas toujours estivale malgré la période, le vent forcit avec parfois de fortes bourrasques. Mais les paysages restent magnifiques : après quelques jours, le Monte Sarniento enneigé apparait à l’horizon sur fond de ciel bleu, et ensuite le navire longe le glacier Contramaestre par un temps brumeux.

C’est avec soulagement que le navire voit apparaitre le Pacifique pour ensuite terminer l’installation de ce deuxième segment par de la pose classique par grand fond. L’extrémité du segment précédemment posé est récupérée et mise sur bouée avec celle du deuxième segment.


Cela permet au navire d’aller faire de l’inspection et du post ensouillage avec notre robot sous-marin Hector sur certaines parties de ce segment. Aujourd’hui de tels robots sous-marins ou ROV (Remotely Operated Vehicule) équipent tous les navires câbliers. Télécommandés depuis le bord, ils sont utilisés pour inspecter les parties sensibles d’un câble posé, pour parachever l’ensouillage de câbles par « jetting » (creusement d’une tranchée par envoi de jets d’eau sous pression) et parfois aussi pour réparer un câble en défaut : repérer un défaut avec précision (ces engins sont équipés de caméras) et couper le câble au plus près de ce défaut. Point remarquable, les ROV utilisés par Orange Marine sont conçus et fabriqués en interne via un département spécialisé en la matière.

Le navire se dirige vers la bouée grâce à laquelle il peut récupérer les deux extrémités des segments posés et commencer le jointage avec la Branching Unit qui est posée par 4300 mètres de fond. C’est une première pour Huawei Marine.



La pose dans les détroits et les fjords : Puerto Montt, Tortel et le canal de Baker

Après la pose du segment le plus au nord, le René Descartes se dirige vers Tortel, un petit village de quelques centaines d’habitants quasiment isolé du reste du monde, pour y effectuer le dernier atterrissement. Pour y arriver, il est nécessaire d’emprunter le canal de Baker qui traverse des lieux pratiquement déserts avant d’atteindre un site extraordinaire, mélange de fjord et de baie d’Along aux eaux vertes.

L’atterrissement est lancé et le navire repart en pose et en ensouillage dans le canal de Baker puis rejoint l’océan. Il récupère l’extrémité du segment venant du sud pour effectuer l’intégration et la pose de la deuxième branching unit qui est mise à la mer en pleine nuit.

Après une pose classique par grand fond, le navire rejoint la fin de l’extrémité du segment nord et réalise enfin l’épissure finale qui est mise à la mer le huit Mai après que les tests de transmission effectués depuis la terre confirment que le système fonctionne correctement. La totalité du câble que nous étions chargés de poser est sur les fonds marins et le navire se rend à Puerto Montt après des derniers travaux d’inspection et d’ensouillage avec notre ROV.


Escale finale à Puerto Montt et visite du Président Pinera.

L’importance de ce projet pour le Chili est telle que le Président du Chili en personne Sebastien Pinera vient à bord pour marquer cet événement. J’ai l’honneur de l’accueillir avec les deux commandants qui ont réalisé l’opération ainsi que plusieurs ministres, parlementaires et personnalités locales.


Ce projet FOA marquera certainement l’histoire d’Orange Marine. Sa localisation hors du commun, ses aléas météo, la part importante de l’ensouillage dans des zones difficiles, les exigences fortes du client, ont constitué des facteurs de risques majeurs qui ont été maitrisés. Peu d’entreprises au monde sont capables de relever un tel défi et nous sommes fiers d’en faire partie. 


Biographie de l'auteur

Didier Dillard dirige depuis janvier 2018 les sociétés Orange Marine et Elettra qui exploitent les navires câbliers du groupe Orange. Polytechnicien (X81), Ingénieur de Télécom Paris (1986) et titulaire d’un MBA de l’université de Columbia (New-York), il a réalisé l’essentiel de sa carrière au sein de France Télécom devenu Orange. Il a été chef de mission à bord des navires câbliers puis directeur des opérations marines dans la division des réseaux internationaux. Il a rejoint ensuite le bureau de France Télécom à New-York puis a passé deux années au sein de l’opérateur américain Sprint à Kansas City. De retour en France, il a occupé différentes positions sur les marchés entreprises et opérateurs avant de devenir directeur de la réglementation d’Orange pour la France.


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