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30 décembre 2020

DEEPTECH : et les compétences dans tout ça ?

Newtech, bigtech, lowtech, frenchtech, medtech, edtech, legaltech, fintech, Deeptech : depuis quelques années, « tech » est devenu un nouveau suffixe à la mode, symptôme de l’importance croissante que prennent les technologies dans l’avenir du monde.


Dans leur rapport publié en 2016[1], Hello Tomorrow et le BCG affirmaient : « Deep Tech Is the New Tech ». Si les Deeptech semblent bien être les ferments du progrès pour la décennie 2020-2030, elles font face à des risques majeurs : complexité, durée de maturation, accès au marché, besoins en financement. En France, comme dans tous les pays, l’enjeu clé de la disponibilité des compétences à même de permettre leur éclosion et leur déploiement en constitue un également, très rarement évoqué dans les différents rapports ou conférences. Les établissements publics et privés d’enseignement supérieur de notre pays doivent s’attacher à le résoudre, faute de quoi nous aurons raté ce nouveau virage technologique.

« Deep problems call for deep technologies »[2]

Le monde est de plus en plus complexe et fait face à des enjeux majeurs de développement durable[3]. Y répondre demandera de plus en plus de science et de technologie : vaincre la pauvreté et nourrir toute la planète ; apporter l’eau et l’énergie à tous ; gérer et recycler les déchets ; améliorer la santé ; lutter contre le réchauffement climatique ; préserver la nature et la biodiversité ; sécuriser et protéger les hommes, les biens et les pays ; offrir davantage de mobilité ; trouver de nouvelles ressources dans l’espace ; rénover et construire les villes et les territoires, etc. Autant de défis posés au XXIe siècle que les Deeptech résoudront en accélérant l’application concrète des avancées scientifiques et technologiques des laboratoires de recherche publics et privés à des solutions déployées à très grande échelle.

Ainsi que le définit Bpifrance[4] : « le terme Deeptech qualifie les technologies ou combinaisons de technologies issues d’un laboratoire de recherche ou s’appuyant sur une équipe en lien fort avec le monde scientifique, qui présentent de fortes barrières à l’entrée, qui constituent un avantage fortement différenciateur par rapport à la concurrence et caractérisées par un go-to-market long et complexe ».

Facteurs clé de la compétitivité et de la croissance de l’économie, les start-up jouent un rôle de plus en plus grand dans le processus d’innovation et collaborent chaque jour davantage avec des entreprises de toutes tailles, non seulement dans les pays de l’OCDE[5], mais aussi dans les pays émergents (par exemple le Rwanda), à l’instar de la contribution des start-up de la téléphonie mobile au développement inclusif de l’Afrique subsaharienne et de l’Inde ces dix dernières années[6].

Les Deeptech ont le pouvoir de changer le monde : tous les acteurs économiques doivent s’y préparer et concourir à ce nouveau cycle de transformation qui vient s’ajouter aux transitions numérique et écologique. Si les chercheurs et les ingénieurs sont en première ligne pour « créer », « essaimer » ou « spin-offer » des start-up Deeptech, d’autres acteurs sont attendus à leurs côtés pour les accompagner et faire en sorte que leurs solutions et services se déploient à grande échelle. Tous devront développer et cultiver de nouvelles compétences.

Devenir l’Honnête Homme du XXIe siècle

Pouvoir contribuer à la création et la mise sur le marché de Deeptech implique non seulement de développer des expertises spécifiques à certains domaines, mais aussi d’être en quelque sorte « l’Honnête Homme »[7] du XXIe siècle, en cultivant des compétences interdisciplinaires et généralistes.

Ainsi, tout acteur de la chaîne de l’innovation « Deeptech » doit disposer d’un socle de compétences, plus ou moins approfondies en fonction de son rôle :

  • compétences technologiques : science des données et IA ; biotechnologies; nanotechnologies ; informatique quantique ; production et stockage de l’énergie ; infrastructures numériques et cybersécurité ; fabrication additive ; photonique et électronique ; robotique ; matériaux avancés ; réalité virtuelle et augmentée, etc. ;
  • compétences en design, business & management : management de l’innovation sur l’ensemble du cycle de vie jusqu’au déploiement à grande échelle, en passant par la production, la supply-chain, le service et la maintenance ; positionnement marché ; marketing produit et communication; business development et commercialisation ; approche par filière ; travail avec des écosystèmes collaboratifs en open innovation ; financement ; droit ; géopolitique ; etc.

Il est intéressant de noter que le « time to market » arrive en première position des défis rencontrés par les entrepreneurs Deeptech, devant celui de la complexité technologique[8]. Les compétences en design, management et business apparaissent ainsi comme étant les plus critiques pour les entrepreneurs de la Deeptech. Ceci est d’autant plus vrai dans un pays comme la France, dont le niveau scientifique et technologique est de tout premier plan, mais qui peine encore à appliquer l’excellence de sa R&D dans les solutions opérationnelles et commerciales. Il est également intéressant de noter que le pôle de compétitivité européen dédié aux Deeptech, Systematic Paris-Région, ne propose des services sur les compétences qu’à destination des PME-TPE et que leur dernière enquête sur les besoins en compétences[9] publiée en février 2020 ne fait pas référence aux Deeptech.

Les établissements d’enseignement supérieur à la manœuvre

Les établissements publics et privés d’enseignement supérieur ont un rôle de tout premier plan pour actionner les montées en compétences nécessaires aux transformations de rupture induites par les Deeptech.

En formation initiale supérieure, à partir du bachelor jusqu’au PhD en passant par les Masters et DBA[10], une hybridation croisée entre sujets « technologiques » et « design, business & management » doit être rapidement conçue et déployée. Par exemple, un bachelor d’une école technologique proposera à ses étudiants des modules de design, de marketing produit, de droit, etc. À l’inverse, un master en marketing proposera à ses étudiants des modules d’acculturation aux Deeptech, à la R&D, aux processus scientifiques, etc. Cette hybridation des parcours doit s’accompagner de la possibilité donnée aux étudiants d’effectuer leurs périodes d’alternance ou d’apprentissage chez des acteurs de la Deeptech : les start-up, mais aussi les entreprises qui les intègrent dans leurs chaînes de valeur, les incubateurs, accélérateurs, start-up studios, etc. Enfin, les projets étudiants, les stages, des interventions et des master class d’acteurs de la Deeptech compléteront ces dispositifs.

Les formations continues et exécutives doivent intégrer de plus en plus comme « driver » de leur feuille de route les ruptures apportées par les Deeptech, afin d’y préparer le mieux possible les dirigeants, managers et experts métiers, et ce, dans le secteur privé tout comme le secteur public. Les opérateurs de ces formations, en général rattachés à des établissements d’enseignement supérieur, auront intérêt à mutualiser les contenus avec la formation initiale et à proposer en particulier un accompagnement dans le temps de leurs alumni. Pour les dirigeants et managers futurs dirigeants, des séminaires « Deeptech » seront des leviers efficaces de montée en compétences, mais aussi des Masters Spécialisés « Deeptech » pour ceux qui disposent de plus de temps et de budget. Des « learning expeditions » compléteront ces modalités, typiquement en France, en Europe, Amérique du Nord, Chine, Asie du Sud-Est (Corée du Sud, Singapour), Israël. Pour les experts techniques et métiers, des formations courtes d’acculturation aux Deeptech et des modules spécialisés (intégrer les Deeptech, le marketing des Deeptech, acheter de la Deeptech, etc.) seront les vecteurs de leur montée en compétences.

Les compétences au service d’un leadership mondial

L’émergence des Deeptech et leur déploiement au service des objectifs mondiaux de développement durable constituent un enjeu majeur pour au moins la décennie 2020-2030 pour notre pays, l’Union européenne et le monde. Il en va notamment de la place de l’Europe dans le nouvel échiquier mondial rythmé par les deux blocs nord-américain et Chinois : c’est maintenant que tout se joue.

Ce ne sont pas seulement les créateurs des start-up qui sont à la manœuvre, mais toute la société et les acteurs économiques. Un mouvement de fond est en route, qui demande de la part de tous d’accompagner et de favoriser les transformations de rupture induites.
À l’instar de ce qu’a déclaré le Président du MEDEF[11] « Dispenser la culture scientifique par l’enseignement me paraît indispensable pour une nation qui veut innover », la montée en compétences est indissociable de l’intégration des Deeptech dans l’économie et la société. De nouvelles compétences sont ainsi nécessaires et doivent irriguer non seulement nos étudiants dès leur cycle de bachelor, mais aussi les personnes déjà en activité.

Les établissements de formation supérieure initiale et continue doivent se mobiliser et prendre toute leur place au sein de la « Génération Deeptech » telle que définie et animée en France par l’opérateur du Plan Deeptech qu’est depuis 2019 Bpifrance. L’excellence académique française reconnue mondialement, tant en recherche qu’en enseignement, peut se combiner avantageusement avec la très bonne place de la France en terme d’investissements dans les Deeptech (2e rang européen) et de montant de dépenses R&D (6e rang mondial) pour faire de notre pays un champion mondial des Deeptech.


François STEPHAN
Ingénieur diplômé de l’École polytechnique et de Télécom Paris, avec plus de 25 ans d’expérience dans les technologies de l’information, est un business développeur, dirigeant et expert en nouvelles technologies.

francois-stephan


Références

1 From Tech to Deep Tech - Hello Tomorrow & BCG - 2016 - https://on.bcg.com/3lOrlU5

2 The dawn of the deep tech ecosystem - Hello Tomorrow & BCG - 2019 - https://bit.ly/3j5VEU

3 17 objectifs pour sauver le monde - ONU
https://bit.ly/3nVW7fC .

4 Génération Deeptech : 5 ans pour faire de la France une Deeptech Nation - bpifrance
https://bit.ly/2H0uGki

5 http://www.oecd.org/fr/apropos/membres-et-partenaires

6 Le « mobile money » comme facteur d’inclusion économique et sociale des pays émergents : exemples de l’Inde et de l’Afrique subsaharienne. Revue TELECOM - avril 2019.

7 Blaise Pascal a défini dans ses « Pensées » sa conception de l’honnête homme, en s’inspirant notamment de l’idéal humain de Montaigne : « Puisqu’on ne peut être universel en sachant tout ce qui peut se savoir sur tout, il faut savoir peu de tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d’une chose. Cette universalité est la plus belle. Si on pouvait avoir les deux, encore mieux. Mais s’il faut choisir, il faut choisir celle-là. » Pensées - Transition 2 v° (Laf. 195, Sel. 228).

8 Survey of 400 deept-tech startup - From Tech to Deep Tech - Hello Tomorrow & BCG - 2016
https://on.bcg.com/3lOrlU5

9 Enquête relative aux besoins en compétences et en recrutement des TPE-PME - pôle Systematic - 2020 - https://bit.ly/2SYTKuh

10 DBA Doctorate of Business Administration.

11 Geoffroy Roux de Bézieux - L’Opinion - 14 octobre 2020.

Auteur

2021 > : ECE - Directeur général / OMNES Education. - Directeur du pôle Digital & Data

2020: Ecole Polytechnique Executive Education - Directeur thématique

2018-2019: Be-Bound - VP Sales & Innovation

2013-2018: IRT SystemX - Directeur programme puis DGA

2011-2013: CRIP - Directeur délégué

2006-2011: Thales Services - Directeur IT Transformation

2004-2006: CGI (ex-Unilog Management) - Senior Manager

2000-2004: Sewan (ex-Ornis) - Dir. Produits et associé

1991-2000: Gemalto (ex-Schlumberger Smart Cards & Systems) - Chef de projets internationaux puis Dir. Produits Monde

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