Retour au numéro
Partager sur :
Vue 74 fois
28 octobre 2020

Le numérique des bureaux des temps pour une mobilité urbaine plus saine et moins contraignante

Les frontières entre vie de famille, vie sociale et vie professionnelle étaient jusqu’à aujourd’hui concrétisées par la définition et la répartition territoriale de lieux séparés, chacun consacré à une fonction (domicile, entreprises, commerces, lieux de loisirs, etc.). La mobilité urbaine est encore uniquement considérée trop souvent comme un franchissement de ces frontières durant lequel l’individu est inactif et confronté à des situations d’inconfort, voire de stress. Comme l’indiquait Alan Larsen au cours du premier programme Urban Mobility qu’avec Eric Monacelli et Jakob Puchinger nous avons organisé en 2019 au sein de l’Institut Pascal de Paris-Saclay, les mobilités ne peuvent plus être dorénavant réduites à des activités secondaires, à des demandes dérivées, à des actes instrumentaux de déplacement physique, ou à la seule minimisation de coûts.


Ainsi, les mobilités doivent se réaliser dans des conditions respectant l’humain, permettant que le déplacement ne soit plus un moment inerte et sans autre activité qu’une attente souvent pénible, ce qui est actuellement rendu impossible par les situations de contention vécues chaque jour au sein des transports en commun ou sur les routes empruntées par des véhicules individuels. Mais il faut constater que ces phénomènes de blocage, et leurs impacts sur la qualité de vie et la santé des citoyens, ne sont pas le seul fait d’une inadaptation des moyens de transport ou du comportement des usagers. Ces blocages sont principalement une conséquence d’un éloignement grandissant entre lieux d’habitation et lieux de travail, d’une simultanéité des horaires de début et de fin d’activités, d’un éparpillement territorial des activités (domicile, travail, loisir, etc.) pour une part importante des habitants des zones urbaines. C’est dans le but de penser l’articulation nécessaire entre temps du territoire et mobilités qu’ont été initiés dans plusieurs collectivités urbaines des bureaux des temps (Lille, Lyon, Rennes, Paris,…), dont un des buts est d’une part de coordonner les temps d’activité afin de limiter les effets de pics de congestion et d’autre part de repenser, en particulier depuis la crise sanitaire, le rapport entre mobilité et travail (présentiel et/ou distanciel) et la réorganisation sociale qui en découle. L’action de ces bureaux des temps est au cœur du sujet plus global des temps de la ville considéré par l’association « Tempo Territorial »[1].

Ainsi, un tel bureau du temps doit donc agir à deux niveaux. Le premier niveau concerne la coordination et l’optimisation des horaires de début et de fin des activités professionnelles ou d’enseignement par exemple. Cela implique une connaissance des liens entre activités d’une part et usages et flux de mobilité d’autre part. Cela nécessite aussi la prise en compte des contraintes et de la spécificité sociologique des personnes concernées et l’implication des acteurs privés et institutionnels au sein du bureau des temps. Le deuxième niveau concerne l’accompagnement d’une nouvelle organisation des lieux de travail et de l’organisation sociale et structurelle qui en résulte, notamment le télétravail, le travail en lieux alternatifs (« tiers-lieux ») ou le travail en déplacement. Cela nécessite aussi de faire face aux risques psychosociaux qu’une généralisation du télétravail pourrait entraîner ainsi que de penser les nouveaux modèles économiques et sociaux en résultent (droit du travail, répartition des coûts et des charges, …).

La création et la mise en œuvre numérique d’un tel bureau des temps pour ses activités de compréhension, de modélisation, de diagnostic et de simulation, dans une logique systémique de jumeau numérique des mobilités, impliquent ainsi une analyse croisée en amont de différents types de données quantitatives et qualitatives. Ce ne sont pas seulement des sources de données hétérogènes, dédiées ou non à la mobilité, dont dispose chaque territoire pour comprendre et mesurer la mobilité, mais aussi des données d’enquêtes quantitatives et qualitatives sur le lien entre mobilité et activité, réalisées au fil de l’eau. Ces enquêtes apportent une connaissance du lien entre les contraintes de mobilité, de logement et d’activités professionnelles et de la mise en œuvre du télétravail dans plusieurs organisations professionnelles. Plusieurs projets de R&D, par exemple au sein de l’action « IA pour habiter le futur » du projet TIGA d’Ile de France, traitent de l’IA pour l’intégration, la qualification et la fouille de données hétérogènes afin de pouvoir nourrir dynamiquement et de façon évolutive un jumeau numérique des mobilités. L’enjeu fondamental ici est le croisement automatique entre données quantitatives et qualitatives. Ce jumeau a ensuite pour vocation de supporter les outils de recherche opérationnelle et d’IA pour le diagnostic, l’optimisation et la simulation de l’impact sur la congestion des transports, l’environnement et la santé. Une des approches proposées consiste à faire collaborer des méthodes de recherche opérationnelle, en particulier pour résoudre des extensions de problèmes de graphes modélisant les villes, et des méthodes d’apprentissage automatique, en particulier de Deep Reinforcement Learning.

Les prochains mois et les années qui viennent verront donc à n’en pas douter le déploiement d’outils numériques soutenant le rôle de concertation et de régulation des collectivités territoriales afin de répondre aux aspirations légitimes des citoyens à une mobilité plus douce, plus saine et moins contraignante. Pour ce faire, le territoire devra être en capacité d’apprendre par les usages les temps les mieux adaptés.

Références

[1] http://tempoterritorial.fr



Dominique Barth

Professeur en informatique de l’université de Versailles – St Quentin (UVSQ) depuis 1999.
Il dirige depuis sa création en juillet 2015 le laboratoire « DAVID : Données pour la Ville Intelligente et Durable » de son université. Il dirige également depuis sa création en janvier 2017 la Fédération de Recherche « Sciences Informatiques, Humaines et Sociales (SIHS) » du CNRS, qui développe en particulier une thématique de recherche pluridisciplinaire sur les mobilités urbaines.
Le domaine de recherche de Dominique Barth concerne l’algorithmique de graphes et l’apprentissage automatique avec différents domaines d’applications, en particulier liés à la ville numérique.

Auteur

Dominique Barth

Articles du numéro