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28 octobre 2020

L'exclusion des femmes des métiers de l'informatique, un processus historique

Aujourd’hui, le pourcentage de femmes en études d’informatique est bien maigre. Il est facile d’imaginer qu’il en a toujours été ainsi et d’en déduire que les femmes ne sont pas faites pour ces métiers. D’ailleurs, lors de mon postdoctorat à l’Institut Mines-Télécom d’Évry en 2006 sous la direction de Chantal Morley, une élève ingénieure m’avait dit que la programmation n’était pas la discipline pour laquelle elle était naturellement douée.


Or, en se penchant sur l’histoire de l’informatique, on constate que les programmeuses et les « calculatrices » ont été assez nombreuses… Si Ada Lovelace a maintenant été réintégrée à l’histoire officielle de l’informatique comme l’inventrice du premier programme en 1843, sa récente notoriété donne à croire qu’elle est l’exception qui confirme la règle : seule femme dans un monde d’hommes, son existence serait un accident de l’histoire. En réalité, les femmes ont dans l’histoire des sciences et techniques, comme dans l’histoire en général, une place particulière : celle que les hommes veulent bien leur laisser.

Pourtant, à la fin du XIXe siècle, quand on fait référence aux « Harvard computers », on parle d’un groupe de femmes dont font partie Annie Jump Cannon, Williamina Fleming, Henrietta Swan Leavitt, Antonia Maury et Anna Winlock. Elles ont été embauchées par Charles Pickering, Directeur de l’observatoire de Harvard. Pickering a décidé de classifier et décrire toutes les étoiles connues et pour ce faire, il lui faut une main-d’œuvre bon marché, car la tâche est énorme. Il va alors mettre en avant que ce travail demande précision et minutie, compétences considérées comme naturellement féminines. Le fait que ces compétences doivent être assorties de savoirs mathématiques est opportunément omis, au moment de fixer les salaires. Les « calculatrices d’Harvard » sont payées en tant que main-d’œuvre non qualifiée, c’est-à-dire moins que des employées de bureau.

Leur situation n’a rien d’exceptionnelle et préfigure l’histoire des femmes programmeuses. Elle montre aussi comment la division sexuée du marché du travail fonctionne. Lorsqu’un travail apporte peu de satisfaction personnelle, par exemple parce qu’il est laborieux, répétitif et obscur, il est dévolu aux femmes, supposées être naturellement douées pour les tâches aliénantes. Il devient alors un travail de femme, il est donc mal payé. Comme pour le calcul, la programmation a été une activité féminine subalterne, qui ne permettait ni prestige, ni carrière, ni subvention, ni même diplôme.

Les deux guerres mondiales sont décrites dans l’histoire comme l’événement qui a permis aux femmes d’avoir des opportunités de carrière plus diversifiées, mais il faut pour autant distinguer la propagande de guerre avec la réalité des embauches. A l’exception des quelques détentrices d’un doctorat en mathématiques, les femmes scientifiques étaient majoritairement employées et maintenues à des postes subalternes, quelles que soient les compétences requises. Ruth Milkman[1] précise même : « Les frontières entre les travaux d’hommes et les travaux de femmes se sont déplacées, mais n’ont pas été éliminées… Plutôt que d’engager des femmes pour pourvoir les places vacantes, les managers ont explicitement défini certains métiers comme appropriés pour les femmes et d’autres comme non appropriés pour elles, en adaptant à la hâte les représentations en usage avant la guerre aux impératifs spécifiques de l’urgence en temps de guerre. ».

En informatique, une manière de cloisonner les métiers des hommes séparément des métiers des femmes a été de produire un vocabulaire genré : le hardware et le software, à l’instar des sciences dures et des sciences molles, séparent les activités masculines des activités féminines.

Jean Jennings Bartik, Marlyn Wescoff Meltzer, Ruth Lichterman Teitelbaum, Betty Snyder Holberton, Frances Bilas Spence, et Kay Mauchly Antonelli ont été les premières programmeuses de l’ordinateur ENIAC en 1945. Elles ont été appelées les « ENIAC girls », avec cette manière familière et infantilisante de nommer les groupes de femmes. Ces six mathématiciennes ont inventé des procédures et programmé dans l’ombre des ingénieurs à une époque où tout était à créer.

À partir des années 1970, le logiciel devient alors une affaire sérieuse et lucrative, l’activité se professionnalise. Les programmeuses autodidactes (ou presque) et les mathématiciennes sont écartées au profit des nouveaux, nouvelles diplômé·e·s des écoles d’informatique portant le titre de « software engineer ». C’est ce que raconte notamment Janet Abbate dans Recoding Gender : les femmes n’ont pas quitté l’informatique, elles ont été poussées dehors par des hommes fraichement diplômés devenus brusquement leurs chefs. Si elles ont « disparu », ce n’est pas parce qu’elles manquaient d’intérêt pour le code ou la programmation, mais parce que les institutions se sont sciemment appliquées à redéfinir au masculin cette spécialité, à mesure qu’elle prenait de la valeur.


Références

[1] Milkman, R. (1987). Gender at Work: The Dynamics of Job Segregation by Sex at Work During World War II. University of Illinois Press
Entretien avec Isabelle Collet : Des couilles sur la table #58, Des ordis, des souris, des hommes ; podcast https://www.binge.audio/podcast/les-couilles-sur-la-table/des-ordis-des-souris-et-des-hommes



Isabelle Collet

Professeure en sciences de l’éducation à l’Université de Genève. Elle travaille depuis 20 ans sur la question du genre dans les sciences et techniques. Elle fait partie du Conseil d’administration de la Fondation femmes@numérique et est vice-présidente du Conseil d’administration de l’INSA de Lyon.
Elle a publié en 2019 « Les oubliées du numérique » aux Éditions Le Passeur
www.isabelle-collet.net
@ColletIsabelle4ll

Auteur

Isabelle Collet

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