Retour au numéro
Partager sur :
Vue 58 fois
28 octobre 2020

Crise économique et inégalité entre les sexes

Les inégalités professionnelles sont structurelles, la division sexuée du travail en est la cause. Ainsi, les cycles économiques et les politiques économiques, neutres en apparence, affectent différemment la situation des femmes et des hommes sur le marché du travail.


Après plusieurs décennies de progrès, les inégalités professionnelles ne se réduisent plus. Si les femmes sont plus actives qu’avant, elles sont davantage concernées par l’emploi à temps partiel et le sous-emploi que les hommes. Les femmes nées en 1970 ont des temps d’emploi en équivalent temps plein plus faibles que celles nées en 1950 (Périvier et Verdugo, 2019). Depuis le milieu des années 1990, l’écart de salaire entre les sexes stagne : les femmes salariées du secteur privé gagnent en moyenne 19% de moins que les hommes à temps de travail égal[1]. La ségrégation sexuée des emplois persiste, celle-ci recouvre deux dimensions. D’une part une ségrégation des métiers : les femmes sont surreprésentées dans certaines catégories socio-professionnelles mais sous représentées dans d’autres ; les femmes représentent 46 % des salariés du privé mais n’occupent qu’un cinquième des postes de cadres dirigeants des entreprises et l’écart de salaire entre femmes et hommes cadres dirigeants s’élève à 32 % en équivalent-temps plein, ce qui montre une persistance du plafond de verre. D’autre part une ségrégation sectorielle qui implique que l’emploi des femmes se concentre dans certains secteurs d’activité (social, éducation, santé, services aux personnes…) et les hommes dans d’autres (construction, industrie, ingénierie). Par exemple, plus de 99% des assistantes maternelles ou des employées de maison sont des femmes, contre seulement 20% des informaticiens. Les hommes sont également fortement représentés dans les secteurs industriels et le bâtiment (70 à 90% de l’emploi dans ces secteurs). Les inégalités professionnelles sont une composante structurante de nos économies. Ceci explique que les cycles économiques, et les politiques économiques qui les accompagnent aient un effet différencié sur l’emploi des femmes et des hommes.

La grande récession de 2008 a davantage touché l’emploi des hommes, qui s’est effondré de façon spectaculaire dans certains pays (Espagne et Grèce notamment) alors que celui des femmes a été moins durement touché. Ceci tient en grande partie au caractère sectoriel de la récession qui a particulièrement frappé des secteurs économiques dans lesquels les hommes sont surreprésentés (notamment la construction et l’industrie), alors que le secteur public et parapublic dans lequel les femmes sont très présentes a été plutôt épargné dans un premier temps. Les politiques d’austérité qui ont suivi la crise ont été marquées dans certains pays qui ont connu de fortes restrictions budgétaires (en Espagne ou en Grèce notamment). Elles ont conduit à réaliser des coupes massives dans le secteur public, ce qui a davantage concerné les femmes. En France, les ajustements de l’emploi à la chute d’activité économique ont été plus modestes que dans d’autres pays européens, mais hommes et femmes ont vu leur taux de chômage augmenter du fait de la récession (Périvier, 2018). Alors que le taux de chômage des femmes a longtemps été plus élevé que celui des hommes, ils sont désormais à un niveau comparable, mais ceci est davantage dû à la montée du chômage des hommes qu’à la baisse de celui des femmes.

La crise économique issue de la pandémie de covid19 est par nature différente de celle de 2008. Elle est le fruit d’un arrêt de l’activité durant le confinement qui a touché de nombreux secteurs. La France a mis en place des mesures d’accompagnement (activité partielle, arrêt pour garde d’enfant, télétravail) généreuses. Les femmes et les hommes ont été affectés dans des proportions comparables par les mesures de confinement qui ont limité les possibilités de se rendre sur le lieu de travail : les femmes représentent 52 % des 7,95 millions de personnes affectées soit par une destruction d’emploi, soit par l’activité partielle, soit par un arrêt pour garde d’enfant, hors fonctionnaires et assimilés (Ducoudré et Périvier, 2020). La ségrégation sectorielle et professionnelle explique les effets sexués des mesures de confinement et la division sexuée du travail dans les couples permet de comprendre pourquoi les femmes ont été davantage concernées par les arrêts pour garde d’enfants. Au final, les femmes ont été davantage concernées par les arrêts pour garde d’enfant et moins par les destructions d’emploi. Elles ont été plus nombreuses que les hommes à télétravailler, car elles occupent plus souvent des postes qui sont compatibles avec ce mode de travail. Si le télétravail leur a permis de conserver leur emploi, ce fut parfois au prix d’une double journée et de conditions de travail dégradées avec un flou accru entre la sphère professionnelle et la sphère familiale. La frontière entre les deux est de façon structurelle beaucoup plus poreuse pour les femmes que pour les hommes. Ainsi les crises économiques ont des effets différenciés sur la situation socio-économique des femmes et des hommes. Même si certaines récessions sont plus défavorables à l’emploi des hommes qu’à celui des femmes, cela ne permet pas de renverser les inégalités structurelles qui sont profondément ancrées dans le fonctionnement de nos sociétés (Périvier, 2020).


Références

[1] https://www.insee.fr/fr/statistiques/2407703

PÉRIVIER Hélène et VERDUGO Gregory (2018), La stratégie de l’Union européenne pour promouvoir l’égalité professionnelle est-elle efficace ? , Revue de l’OFCE, 158, 2018, p. 77-102.

PÉRIVIER Hélène (2020), L’économie féministe. Pourquoi la science économique a besoin du féminisme et vice versa, Paris, Presses de Sciences Po, 2020.

DUCOUDRÉ Bruno et PÉRIVIER Hélène (2020), L’emploi des femmes et des hommes pendant la période de confinement du 17 mars au 10 mai 2020, le blog, OFCE, juillet.



Hélène PÉRIVIER
Économiste, à l’OFCE, Sciences Po. Elle dirige le programme PRESAGE, le Programme de Recherche et d’Enseignement des SAvoirs sur le GEnre. Ses recherches portent sur les politiques sociales, le marché du travail et les inégalités entre les sexes ; son dernier ouvrage : L’économie féministe, paru aux Presses de Sciences Po (2020).

Auteur

Hélène Périvier

Articles du numéro