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05 janvier 2022

VISION : Les effets rebonds du Numérique sont-ils réels ? Comment nous ingénieurs pouvons rebondir et contribuer à la baisse de l’empreinte environnementale du secteur ? 🟢

Les premiers tests utilisateurs de voiture totalement autonome montrent qu’elles pourraient rouler jusqu’à 30 % du temps à vide1, parce que « c’est plus simple que de trouver à se garer »… Exit la promesse de résoudre ainsi la congestion du trafic ! D’où viennent ces effets rebonds ? Comment les analyser pour que la technologie contribue réellement à la trajectoire +2° C ?


Nous possédons deux acquis des recherches récentes autour de l’impact environnemental du numérique, validés par la communauté scientifique.

  • L’empreinte carbone du numérique s’accroît : entre 2,1 et 3,9 % des émissions de gaz à effet de serre en croissance exponentielle selon un taux annuel estimé entre 2 et 7 %2 ;
  • La contribution du numérique pour faire baisser les impacts des autres secteurs est loin d’être systématique, et invisible au niveau macroscopique, que ce soit en économie de ressources (on extrait toujours plus) ou en émissions GES (on émet de plus de plus en plus, y compris en analyse sectorielle)3 ;
  • Il y a donc urgence à ralentir4, et ce même si cela ne fait pas plaisir à entendre.

Nous tenons ceci pour acquis et renvoyons le lecteur aux références données pour celles et ceux qui veulent mieux comprendre d’où viennent ces chiffres.

Les « effets rebonds » - accroissement de l’usage d’une technologie/d’un service lorsque son efficacité s’améliore - annulent voire surpassent les efforts, et contribuent ainsi à confirmer que l’innovation technique et l’industrie ne « pourront pas tout résoudre ». Deux exemples complémentaires à la voiture autonome :

  • Les gains d’efficacité en bande passante mobile sont systématiquement absorbés par un surcroît d’usage5. Cela aboutit in fine à une forme de fuite en avant : « la 6G sera utile pour résoudre la saturation à venir de la 5G » ;
  • Les GAFAM sont les plus gros investisseurs mondiaux dans les nouvelles capacités des « Énergies Renouvelables »6. Les ENR sont une des solutions au problème climatique à la seule condition qu’elles se substituent effectivement à des énergies fortement carbonées, c’est-à-dire aux énergies fossiles. Tous les gains d’efficacité réalisés dans le secteur des énergies par les ENR sont donc absorbés pour un surcroît de consommation et principalement dans le secteur du numérique. Le concept de neutralité carbone d’une entreprise n’a aucun fondement scientifique7.

D’où viennent ces effets rebond ? Émettons trois hypothèses qui s’énoncent en dépassant les aspects techniques purs. Nous sommes au croisement de trois idéaux ; du général au particulier :

  • « Philosophiquement », un idéal politique et sociologique de liberté et d’autonomie qui s’est longtemps intéressé aux relations entre les hommes en délaissant toute une partie de notre rapport à la « nature ». Cette tendance s’est appuyée massivement sur les sciences et techniques pour le faire advenir8 ;
  • « Commercialement », un idéal d’entreprise dont les business model, agissant dans des domaines tous concurrentiels, reposent sur une augmentation des volumes : « faire plus de profit quoi qu’il en coûte ». Un marketing efficace et des capitaux qui orientent l’innovation vers cet objectif en faisant systématiquement l’impasse sur l’estimation de la contribution de ces investissements aux accords de Paris, donc à la stabilité à venir de notre climat et donc des organisations sociales9 ;
  • « Individuellement », un idéal d’abondance : si je peux avoir plus de sécurité, plus de services et d’objets matériels pour le même prix ou la même quantité de travail, pourquoi me priver ? Nos maisons sont toujours plus grandes et plus automatisées, nos voitures plus confortables et plus lourdes, notre connectivité internet plus rapide et plus disponible.

Effet rebond des émissions de CO2 des réseaux mobile, courtoisie de Arnaud BOL,

Sur quoi avons-nous prise pour infléchir ces idéaux qui en se conjuguant, nous conduisent à l’épuisement des ressources naturelles ? Les chantiers sont immenses ou à portée :
il « suffit » de changer de paradigme.

  • Au niveau politique, comment permettre aux médias de faire plus de pédagogie, de moins confondre « mieux » avec « plus » ? De parler avec les bons ordres de grandeur ? De ne plus croire que « le talent narratif est plus important que le fond »10 ?
  • Sur les « règles du jeu », peut-être le modèle concurrentiel n’est-il pas adapté à tous les sujets, comme l’actualité du prix de l’énergie nous le rappelle ? Jetons les pavés dans la mare : pourquoi pas une mutualisation totale à 100 % du réseau mobile et fibre en France ? Des règles pour que les acteurs aient intérêt à faire durer les terminaux 10 ans au moins ?
  • Au niveau individuel enfin, en tant qu’ingénieur Télécom, quelques pistes qui me semblent intéressantes :

    - Comment acquérir cette vision d’ensemble – donc sans les media mainstream actuels - qui permet de façon systémique de comprendre les impacts d’une nouvelle technologie ? Comment organiser le ralentissement général qui arrivera qu’on le veuille ou non ?

    - Comment inscrire de facto une formation sur ces sujets dans votre école ? Quitte à monter un groupe de travail étudiant sur le sujet ?

    - Au service de quoi mettre ses capacités d’abstraction et intellectuelles affutées ?

L’auteur navigue tour à tour entre l’angoisse abyssale du problème qui est devant nous, la satisfaction intellectuelle de partager avec d’autres – au Shift Project et ailleurs - des bonnes idées et des actions quand on veut être sérieux sur le sujet, et l’optimisme de voir que le sujet (a) commence à être compris en grand et (b) que le déni et la résistance font petit à petit place à l’action, aux avancées législatives, etc. Je ne redeviendrai plus ignorant sur ces sujets pour rien au monde !

En France, nous ingénieurs/chercheurs, enviés dans le monde entier, qui savons adresser des problèmes complexes, optimiser sous contraintes, pourrions faire merveille à trouver des solutions fatalement de moins en moins technologiques, énergétiques et minérales ; moyennant réorientation de l’innovation du « toujours plus » vers une innovation « résiliente », « Low Tech », « durable ».

En effet, quel problème plus complexe et donc plus passionnant à résoudre que celui du réchauffement climatique et de l’avenir de l’humanité ?


À RETENIR

À cause des effets rebonds directs et indirects, les effets de la numérisation sur les émissions de GES mondiales sont invisibles au niveau macroscopique. Un changement de paradigme social, institutionnel et individuel permettrait de faire baisser la demande d’énergie et de contribuer véritablement à la trajectoire +2° C11.


Références

Digital Rebound – Why Digitalization Will Not Redeem Us Our Environmental Sins, Vlad C. Coroamă and Friedemann Mattern

2 Freitag et al., «The climate impact of ICT: A review of estimates, trendsand regulations», Physics and Society

3 « Que peut le numérique pour la transition écologique ? », Gauthier Roussilhe

4 Hugues Ferreboeuf, revue Telecom, 201

5 https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/object/boreal%3A243578/datastream/PDF_01/view

6 https://www.energystream-wavestone.com/2021/02/gafam-et-energies-renouvelables/

7 https://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/avis-ademe-neutralite-carbone-2021.pdf

Pierre Charbonnier, Abondance et Liberté

9 https://www.latribune.fr/economie/international/changement-climatique-cannibalises-par-le-covid-19-les-financements-des-etats-sont-trop-faibles-pour-empecher-un-record-d-emission-de-co2-en-2023-889321.html

10 Jean Marc Jancovici, tribune « les 7 pêchés environnementaux des media », octobre 2021

11 Largement inspiré de « Que peut le numérique pour la transition écologique ? », Gauthier Roussilhe


 

 

Xavier VERNE

est ingénieur Télécom Paris. Il est contributeur actif au sein du Shift Project du projet LeanICT, travaux précurseurs sur la sobriété Numérique. Il a réalisé plus de 40 conférences sur le sujet.

Il est Agrégé de Mathématiques, et Directeur adjoint Numérique Responsable à la SNCF.

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Auteur

Double Diplôme Telecom Paris et Master of Sciences Ecole Polytechnique de Montréal (Canada)

https://www.linkedin.com/in/xavier-verne-3b326b9/

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