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03 janvier 2022

La stratégie des villes intelligentes en Chine 💚

Publié par Jean-Pierre Corniou | N° 203 - SOUVERAINETÉ NUMÉRIQUE - SMART CITY

Les villes intelligentes ou Smart Cities rassemblent sous ce terme devenu emblématique une série de politiques et de composants architecturaux, technologiques et environnementaux qui incarnent, partout dans le monde, la volonté des dirigeants de construire un cadre volontariste pour endiguer l’inévitable croissance urbaine qui caractérise le XXIe siècle. Plus que d’un label normatif, il s’agit d’un mouvement global qui a pour objectif d’appliquer aux bâtiments, et aux villes, l’utilisation des technologies de l’information afin de capter tous les paramètres du fonctionnement urbain, de les analyser et de prendre des décisions structurantes d’aménagement et d’urbanisme. Il s’agit aussi de piloter la ville au quotidien en permettant aux habitants de disposer de tous les éléments pour exploiter les opportunités et services proposés par la ville tout en réduisant les externalités négatives. Néanmoins, purement technologique à ses débuts, le concept de « ville intelligente » tend à englober la plupart des éléments de qualité de vie, comme l’éducation, le sport, la sécurité, la culture et la relation à la nature. La crise de la COVID-19 a stimulé ce mouvement en poussant les responsables à intégrer encore plus profondément le traitement de la santé comme facteur fédérateur de la ville intelligente.


La Chine a fait de la science et de la technologie le moteur de son développement et de la capacité d’entraînement de son système politique. Le 14e Plan quinquennal (2021-2025), post-COVID, vecteur d’une « civilisation écologique », réaffirme ces principes. Fiers de leurs réussites technologiques (système de train à grande vitesse, généralisation de l’électromobilité, déploiement de la 5G, conquête spatiale, système de géolocalisation par satellites Beidou), les Chinois considèrent que l’accélération de leurs progrès doit leur permettre d’ici 2035 de ne plus dépendre de l’étranger pour les technologies comme les microprocesseurs pour lesquels ils reconnaissent ne pas encore être au meilleur niveau mondial. Les investissements en recherche-développement ne cessent de croître pour atteindre, en 2020, 372 milliards de dollars, contre 306 milliards € pour l’Union Européenne en 2019, et ils devraient continuer de croître de 7 % par an au cours de la décennie. Les efforts de formation d’ingénieurs et de techniciens accompagnent cet investissement massif dans la science qui est le leitmotiv de Xi Jinping, promoteur de la dynamique duale (dual circulation) où le marché intérieur et les exportations doivent se renforcer mutuellement.

Dans un tel contexte dédié aux performances scientifiques, sous l’impulsion de la volonté étatique et des compétences des grandes firmes technologiques, la notion de ville intelligente a trouvé un terreau d’expansion favorable. Si la cohérence stratégique est assurée par le gouvernement central, les provinces et les villes jouent un rôle majeur dans le développement scientifique et dans l’innovation, sans hésiter à se concurrencer activement. Depuis 2014, a été définie une stratégie nationale de développement des smart cities fondée sur la définition de la numérisation des services publics, le partage des données, l’utilisation du numérique dans la planification urbaine. Toutes les grandes villes chinoises sont des laboratoires pour le déploiement des nouvelles technologies sous l’impulsion de leurs autorités municipales. La doctrine chinoise en matière de smart city s’appuie fondamentalement sur la technologie pour produire un environnement maîtrisé dans ses composantes structurantes : eau et assainissement, air, mobilité, énergie. Pour les Chinois, une ville intelligente est une ville attractive pour sa qualité de vie, car elle est en mesure de résoudre les problèmes structurels des grandes villes de la planète : pollution, congestion, tensions économiques et sociales, insécurité. Pour y parvenir et jouer un rôle leader dans le monde, la Chine, selon le Comité central du PCC et le Conseil d’État, doit parvenir à se doter d’une gouvernance urbaine « repensée, scientifique et intelligente ». Le développement d’une industrie des capteurs et du logiciel est donc un axe prioritaire, tant pour le marché intérieur chinois que pour l’exportation. La population, jeune et ouverte à l’innovation, semble accepter l’inévitable dimension de contrôle social qu’implique le monitoring permanent de la ville.

Appliquer ces principes aux nouvelles agglomérations est plus facile qu’aux villes plus anciennes. Toutefois l’aménagement des grandes métropoles chinoises fait l’objet d’investissements considérables qui les ont conduites à se moderniser dans tous les domaines, notamment l’infrastructure de transport. Un concours annuel désigne, depuis 2007, « les villes les plus heureuses de Chine » à travers une analyse multicritères. Chaque composant bénéficie d’investissements technologiques massifs, les collectivités trouvant dans les grandes firmes technologiques (Huawei, Tencent, Alibaba, Baidu, ZTE…) et les industriels de la mobilité (CATL, BYD…), les partenaires désireux d’afficher leur savoir-faire en créant des démonstrateurs à l’échelle.

Les grandes villes font toutes l’objet de nombreux projets. City Brain, à Hangzhou, proposé par la firme Ali Baba qui y a aussi installé son siège est un système de capteurs et de logiciels intégrés. Il s’agit de connecter les feux de circulation de la ville dans un réseau unique piloté par des logiciels de pointe, avec de l’intelligence artificielle, assurant la régulation du trafic. Mais ces feux sont désormais devenus des capteurs multifonctionnels qui ne permettent pas seulement une gestion dynamique des flux de circulation et une intervention efficace lors d’incidents. Ils permettent aussi des mesures complètes de la qualité de l’air, de l’éclairage, du bruit, de la météo, la surveillance de la criminalité et servent en plus d’émetteurs 5G. Ces technologies sont aussi installées dans les systèmes d’éclairage public, devenu un marché majeur du développement de la ville intelligente en Chine.

Une des villes qui connaît la plus brillante expansion est Shenzhen, fondée en 1979 en fusionnant quelques villages de pêcheurs sur la côte sud, première zone économique spéciale, est devenue le symbole du développement technologique chinois. Elle comprend aujourd’hui 13 millions d’habitants, et la municipalité, une des plus prospères de Chine, continue à attirer les compétences et à stimuler la création de start-up. Cette Silicon Valley chinoise, proche de Hong Kong et de Macao, est un attracteur mondial des talents dans le monde des technologies. Avec 0,6 % de la surface de la Chine, cette zone contribue pour 12 % au PIB du pays. Ville du siège de Huawei, elle en est devenue un démonstrateur, en intégrant dans son fonctionnement les innovations des solutions de ce groupe autour de son Intelligent Operation Center. La gestion dynamique des parkings en est un exemple, car il y a 3,5 millions de véhicules dans la ville pour seulement 1,6 million de places de parking. La fluidification de l’offre est indispensable. Ainsi, prendre un rendez-vous médical génère automatiquement l’accès à une place de parking si nécessaire.

Ping An, le groupe d’assurances leader en Chine, installé également à Shenzhen, qui a créé une filiale dédiée aux smart cities, emploie 30 000 scientifiques et ingénieurs, engagés dans 58 centres de R&D dédiés à l’économie numérique, dont la robotique et l’IA. Pin An a conçu un système de supervision de l’hygiène alimentaire dans les restaurants fondée sur l’analyse par l’IA des images captées dans ces établissements. 12 000 restaurants et cantines à Shenzhen utilisent désormais ce système accepté par leurs gestionnaires et par les clients.

L’administration de normalisation chinoise (SAC) a publié en 2018 le Smart City Top-Level Design Guide qui définit les normes et indicateurs applicables aux villes intelligentes afin d’encadrer ce mouvement global. Des centaines de villes ont engagé une stratégie de développement d’une urbanisation raisonnée et contrôlée, ce qui représente plus de la moitié des projets recensés dans le monde. Outre le marché domestique que ceci stimule, c’est également un vecteur de démonstration convaincant pour l’initiative Belt & Road, (BRI), c’est-à-dire les routes de la soie. La victoire de Baidu et d’Alibaba, en mars 2021, au cours de la compétition internationale organisée entre projets sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les villes intelligentes, ne fait que confirmer que la Chine entend développer son leadership dans ce domaine critique et a les moyens d’y parvenir.


Jean-Pierre CORNIOU

est expert en politique de mobilité et en systèmes complexes. Il dispose de nombreuses expériences dans l’industrie et dans le secteur public. Il a publié plusieurs ouvrages sur la transformation numérique dans la société. Conférencier, enseignant, consultant, il contribue, à travers ces différents axes, à l’analyse et à la résolution des problèmes de transformation des entreprises et des collectivités.

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Jean-Pierre Corniou

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